03 septembre 2015

Soft virtuosity, still humid, on the edge & HENRI MICHAUX / MOUVEMENTS, spectacle de la Compagnie Marie Chouinard au festival Tanz im August à Berlin (pour Mouvement.net)

Temps fort de la programmation du festival Tanz im August à Berlin, la Compagnie Marie Chouinard présente sa dernière création intitulée Soft virtuosity, still humid, on the edge, associée à la reprise du spectacle HENRI MICHAUX / MOUVEMENTS. À la faveur d'une chorégraphie minutieusement stylisée, la chorégraphe canadienne crée des univers esthétiques contrastés et tonitruants, au sein desquels les corps dansants, cultivant tout aussi bien la frénésie que la lenteur et l'étrangeté, sont en proie à une primitive extase. (Lire la suite sur Mouvement.net)

Nouvelle création de la chorégraphe Marie Chouinard, Soft virtuosity, still humid, on the edge a été créée en juin dernier au Theaterhaus de Stuttgart lors du festival de danse COLOURS. Dans le cadre du festival berlinois Tanz im August, le spectacle est programmé sur la scène de la Haus der Berliner Festspiele. La scénographie toute en contraste forme comme une grande boîte blanche à l'intérieur de laquelle se détachent les silhouettes de dix danseurs, vêtus d'une combinaison moulante bleue. En fond de scène sont projetées les vidéos conçues par la chorégraphe elle-même. Son fidèle collaborateur, le compositeur de musique électroacoustique Louis Dufort, crée des paysages sonores dont la dynamique tonitruante, mêlant des sonorités métalliques, concrètes et électroniques, donne une impulsion perpétuelle aux danseurs.

Structurée en miroir, la chorégraphie est réglée dans les moindres détails. Ce cadrage rigoureux et minimaliste ne laisse aucune place à l'improvisation. Le mouvement géométrique des danseurs a des familiarités avec l'esthétique développée par Anne Teresa de Keersmaeker, d'autant que le quadrillage en va-et-vient de l'espace est sous-tendu par une musique répétitive. Le déroulement des situations dans le temps trouve son équilibre, son unité et sa densité, entre des allures amples et une extrême lenteur.

Au commencement, un couple de femmes enlacées, accroupies sur un plateau tournant, évoque la posture d'un Bouddha qui, souvent qualifié de « bienheureux », symbolise l'éveil. Les mouvements amples des bras en ouverture/fermeture font songer à ceux gracieux d'une raie manta, tandis que les visages, se distordant en grimaces demeurées et en sourires béats, ont sciemment l'expression bienheureuse de certaines personnes handicapées mentales. La captation vidéo en direct de cette chorégraphie, projetée de manière démultipliée sur l'écran, forme une spirale triangulaire semblable à une toupie. Un procédé qui, repris en son pendant masculin, clôturera la pièce.

Entre-temps, un duo de danseurs flirte en maintenant une distance respective, un trio évolue en allers et retours antagonistes, tirant leur T-shirt pour s'en faire une cagoule. La cohésion des corps gesticulants et se déplaçant rigoureusement ensemble forme un ballet grotesque qui ondoie comme une méduse. Tout aussi fascinant est ce tableau de la troupe qui se meut latéralement avec une lenteur appesantie, et dont l'effet suspensif est renforcé par un gros plan de la caméra en cadrage serré et fixe sur les membres et les visages expressifs qu'on voit défiler sur l'écran. Le même procédé, lorsque le groupe processionne vivement en un mouvement rectangulaire concentrique, crée des lignes de circulation perpendiculaires dans l'espace pour donner l'impression d'une multitude envahissante. Le solo d'une danseuse en sous-vêtements qui interprète puissamment des mouvements d'arts martiaux sera repris, celle-ci alors revêtue d'une combinaison en voile bouffant, dans le final, avant que deux femmes n'apparaissent, portant dans leur dos des pancartes en forme de mains et d'ailes d'ange, pour conclure sur une note malicieusement incongrue. Cet univers primitif et fantastique créé par Marie Chouinard, sous-tendu par des vagues d'énergies et de pulsions extatiques et ravies, s'épanouit de manière obsessive, tout en réservant son mystère.

Une scénographie semblable avait été imaginée pour le spectacle HENRI MICHAUX : MOUVEMENTS, créé en 2011 au festival ImPulsTanz à Vienne, qui est repris ici en seconde partie de programme : un plateau tel un espace-boîte blanc crème ; en arrière-plan, un écran géant sur lequel sont projetées les pages tournées une à une du livre Mouvements (1951) d'Henri Michaux que la chorégraphe utilise comme une partition chorégraphique. Réalisée à l'époque où le poète et peintre surréaliste consommait de la mescaline et s'intéressait à la calligraphie asiatique, cette œuvre comporte un poème et une série de dessins à l'encre noire de chine, sortes de traces évoquant de petites figures.

À la manière d'un théâtre d'ombres chinoises dont le principe serait inversé, Carol Prieur (danseuse dédicataire de ce solo), en combinaison moulante noire, s'avance au centre de la scène, jette un œil sur la première figure apparue, et tente de la reproduire avec son corps, à la manière d'un théâtre d'ombres chinoises mais dont le principe est inversé. Une musique trépidante, comme un roulement infernal, stimule la danseuse qui s'agite avec nervosité, va et viens à pas de course, cherche fébrilement la pose convenable, qu'à peine ébauchée il faut défaire pour travailler à la figure suivante, en suivant le rythme imposé par le défilement des pages et des figures. Un danseur prend la relève pour se métamorphoser de la même manière en diverses créatures animales, lâchant au passage un cri bestial. À l'apparition d'une page blanche, la danseuse se glisse subitement sous le tapis de scène et, recroquevillée et fébrile, déclame au micro le poème de Michaux d'une voix de possédée. Le nombre de danseurs s'accroît concomitamment à mesure que les figures se multiplient, défilent et s'avancent au centre pour performer en solo, comme lors d'une battle de danse. Les corps fins et élancés incarnent avec fièvre le trait de l'idiome qui tente de « saisir plus, saisir mieux, saisir autrement, et les êtres et les choses, pas avec des mots (...), mais avec des signes graphiques »*. Si Henri Michaux, dont le corps paresseux restait étendu sur un lit des heures durant alors qu'il créait, voyait en eux des libérateurs, Marie Chouinard interprète ces signes graphiques en libérant littéralement toutes les énergies explosives contenues, les pulsions animales qui écartèlent ce corps désirant. Ce bestiaire mouvementé se conclut en effet sur une bacchanale infernale où, la scène plongée dans l'obscurité, les corps aux torses nus et muscles saillants dansent en rondes virevoltantes, sous le crépitement de flashs féériques.

Fresques sculpturales mouvementées, défilés d'images primitives à l'aura merveilleuse, corps extatiques, insondable mystère... Marie Chouinard telle une shaman emmène sa compagnie de danseurs au plus haut degré d'une belle et fascinante orgie chorégraphique.

* Henri Michaux, Saisir, Fata Morgana, 1971

Représentation du 19 août 2015 à la Haus der Berliner Festspiele, dans le cadre du festival Tanz im August à Berlin. 
Version intégrale de la critique publiée sur le site de la revue Mouvement : lire en ligne
Crédits photographiques © Sylvie-Ann Paré et Nicolas Ruel. 

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