25 août 2015

Host, une performance d'Eisa Jocson au festival Tanz im August à Berlin

Après Macho Dancer en 2013, le festival Tanz im August à Berlin programme de nouveau un spectacle de la danseuse Eisa Jocson. Son solo Host met en scène des hôtesses émigrées philippines qui travaillent dans des clubs de divertissement au Japon, en cultivant certaines formes stéréotypées de féminité. De la figure de la Geisha à la danseuse transgenre, les métamorphoses du corps témoignent d'une forme d'instrumentalisation de l'érotisme œuvrant dans une structure de pouvoirs genrés et sociopolitiques : séduire, soit s'offrir et se vendre pour répondre à la demande du désir masculin dominant.
  
Danseuse et chorégraphe originaire des Philippines, Eisa Jocson a fait ses premières armes dans le ballet avant de se tourner vers la pole dance. Son travail sur la déconstruction des codes et stéréotypes du corps dansant, qui opèrent dans l'industrie de service asiatique, a donné naissance à deux précédents spectacles intitulés Death of the Pole Dancer et Macho Dancer. Ce dernier avait été programmé en 2013 lors des festivals ImPulsTanz à Vienne et Tanz im August à Berlin. Elle est réinvitée cette année à se produire sur la scène des Sophiensæle dans son dernier solo intitulé Host, où la danseuse se met en scène dans le rôle que jouent les hôtesses émigrantes originaires des Philippines — femmes et transgenres — dans des clubs de divertissement japonais.   

Campée sur un podium au revêtement argenté, qui s'avance au devant d'une scène surélevée et agrémentée de projecteurs, Eisa Jocson attend que les spectateurs prennent place de part et d'autre de la scène, tout comme dans un club de divertissement. Vêtue d'un somptueux kimono rouge pailleté, maniant gracieusement éventail et ombrelle, elle incarne la Geisha, celle qui, selon l'art traditionnel japonais, offre ses services raffinés pour le plaisir d'une clientèle aisée. Les paroles (« Mon Amour ») d'une chanson pop sirupeuse accompagnent sa prestation sensuelle, pudique et tendre, tout en teintant l'atmosphère d'une rêverie juvénile. Quand soudain, au détour d'un jeu de passe-passe, elle revêt un masque de diable au sourire lubrique. Cet événement qui jette une ombre grinçante sur la pureté du tableau va déclencher une série de stripteases et de travestissements. Incarnation de la tentation démoniaque, la danseuse n'aurait-elle pas en fait vendu son âme au diable ?

En tunique légère, la courtisane évolue avec lenteur aux sons d'une musique traditionnelle asiatique. Les mouvements sont contraints, le buste raide et les jambes arquées, selon le carcan des convenances cérémonieuses du genre. Les boucles de la ceinture de soie délicatement dénouées, la robe tombe sur un silence suspensif. Sous le feu rougeoyant des projecteurs qui ondoient sur une musique techno apparaît désormais une créature sauvageonne en corset et bottes de cuir, qui enfourche une chaise, aguiche le public du regard ou claque les talons. Elle a l'audace effrontée d'une stripteaseuse, la puissance provocante et athlétique d'un transsexuel. Un nouvel effeuillage dans la pénombre silencieuse, et la voici en sous-vêtements. Venue se poster en équilibre au bord du catwalk, un pied dans le vide, elle est alors comme au bord du gouffre. S'ensuit une chorégraphie faite de lentes contorsions du corps et de courbes dessinées de ses longs doigts pointés. La prestation est aussi fascinante qu'oppressante par sa rigueur. Tandis que les faisceaux lumineux d'une boule à facettes plongent la salle dans une sensation vertigineuse, elle rampe à reculons sur le sol pour venir se camper face au public, la jambe en l'air dévoilant l'entrecuisses. Sa main se dirige alors avec une lenteur pénétrante pour venir cacher son sexe. Ainsi demeure-t-elle figée, bouche ouverte, comme sous la torpeur d'une pénétration contrainte, une image forte qui signifie tout le caractère obscène de son activité. Mais, comme si le spectacle devait malgré tout se poursuivre, elle s'extirpe de sa torpeur pour entamer un dernier karaoké sur une chanson mièvre dont les paroles « I Want Nobody As You » disent le dénigrement dont elle est l'objet. Jouer le rôle dévoué à la féminité accule finalement l'individu à n'être qu'un paria.

Eisa Jocson, en incarnant le rôle de la femme philippine au sein de l'industrie de divertissement japonaise, donne à voir un corps dansant réduit à une marchandise sexuelle. En interprétant les figures de la Geisha, de la danseuse de pole dance, de la transsexuelle ou de la courtisane, elle déploie toutes les facettes de l'érotisme, du raffinement à l'obscénité, de la provocation au glamour. Sous toutes ses formes, la séduction n'est qu'une réponse aux projections du désir masculin sur le corps de la femme, à la demande de la classe dominante. En cela le spectacle Host représente une structure de pouvoirs où s'imbriquent des rapports économiques, sociologiques, géopolitiques et de genre. La quête de reconnaissance sociale pour la femme émigrée auprès d'une clientèle aisée, passant par la pratique de disciplines artistiques érotiques traditionnelles ou modernes, se renverse en dénigrement et en marginalisation. Au fil des métamorphoses du corps, ce rêve qui vire au cauchemar, cet avilissement de la femme et de l'individu, laisse un sentiment de profonde tristesse, à la mesure de l'émouvante finesse de la performance d'Eisa Jocson. 

Représentation du 15 août 2015 aux Sophiensæle à Berlin, dans le cadre du festival Tanz im August.
Crédit photographique © Andrea Sendermann.

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