24 juillet 2015

„Im Kampf zwischen Dir und der Welt sekundiere der Welt“, une exposition d'Emmanuel Bornstein à la galerie Crone à Berlin.

La galerie Crone à Berlin présente l'exposition „Im Kampf zwischen Dir und der Welt sekundiere der Welt“ de l'artiste français Emmanuel Bornstein, dont la peinture expressionniste livre une interprétation picturale d'un rapport au monde inspiré de la littérature kafkaïenne.

Le peintre français Emmanuel Bornstein puise sa source d'inspiration dans la littérature, un processus créatif qui porte la trace de ses origines familiales, puisqu'il est né d'un père dramaturge et d'une mère directrice de théâtre. L'exposition qu'il présente à la galerie Crone à Berlin, intitulée „Im Kampf zwischen Dir und der Welt sekundiere der Welt“¹, tire son titre des Aphorismes de Zürau (1918) de Franz Kafka, baptisés par Max Brod « Considérations sur le péché, la souffrance, l'espoir et le vrai chemin ». Les vingt-deux huiles sur toile, grands formats et petits portraits, sont qui plus est mis en regard du manuscrit „Brief an den Vater“² de Kafka, dans laquelle l'écrivain tchèque exprime combien le sentiment d'infériorité, la culpabilité et l'anxiété qui le rongent, sont la marque indélébile laissée par une relation avec un père dominant et tyrannique sur son psychisme.

Les quatre grands formats intitulés K. représentent une confrontation entre deux personnages mise en scène dans un tunnel. L'un poursuit et bât l'autre tombé à genoux, ou le maintient à terre dans une position qui suggère une sodomie. Les visages aux traits défigurés par d'épaisses couches de peinture à l'huile expriment toute une palette d'émotions allant de la froideur à la hargne du côté du protagoniste dominateur, de l'angoisse à l'effroi pour celui soumis qui demeure pétrifié. Les nuances de gris, jaune d'œuf ou verdâtre, teintent les tableaux d'une atmosphère miasmatique. Les couleurs vibrantes autant que l'allure des protagonistes créent une peinture mouvementée, tandis que l'atténuation du caractère cru de ces scènes conflictuelles et violentes, par la grossièreté du trait brossé formant des zones nébuleuses, en renforce d'autant plus la puissance suggestive.

Trois autres grands formats portant les titres The Tunnel et The Kiss reprennent ce même motif du tunnel servant de décor, sans doute inspiré du récit Le Terrier („Der Bau“) de Franz Kafka. Dans ce conte écrit à Berlin en 1923, une créature mi-bête mi-humaine construit des couloirs souterrains tel un labyrinthe, soit la demeure idéale sensée le protéger d'ennemis invisibles. Les tunnels d'Emmanuel Bornstein ouvrent là une perspective donnant sur une obscure maison de plain-pied située en arrière-plan, sorte d'allusion à une maison familiale génératrice d'angoisses. Au premier-plan, comme emportés dans une spirale infernale, des corps tourbillonnent, fuient au pas de course, ou se masturbent, tandis que des corps démembrés et des visages agonisant gisent au sol. Deux créatures s'étreignent et s'embrassent (The Kiss), en un acte rédempteur, sous le regard ambigu, inquisiteur ou épieur, d'une figure qu'on suppose personnifier celle du père. Du fait du dialogue instauré par le manuscrit, les tableaux sonnent comme une représentation de la
résultante du conflit non résolu avec le père, soit une psyché dévastée par la violence et l'angoisse.

Exposée de manière intercalée entre ces grands formats, la série de quatorze petits portraits intitulée Another Heavenly Day fait référence au titre de la pièce de théâtre Oh les beaux jours de Samuel Beckett, un intitulé qui, par le contraste avec l'œuvre,  procède de la même ironie.  Les physionomies austères évoquent des personnalités plus ou moins identifiables (s'agirait-il par exemple de Kafka, Tolstoï ou Prokofiev ?), ou font échos aux figures kafkaïennes des précédents tableaux. Le cadrage serré, comme le soliloque chez Beckett, emprisonne le personnage dans son isolement. La défiguration des visages, par le même procédé stylistique que décrit précédemment, accentue un caractère cruel ou dissout un faciès. Soit les stigmates d'une histoire rendant l'oubli impossible.

Enfin Emmanuel Bornstein se met lui-même en scène dans deux Selfportraits as Garschin, du nom du nouvelliste russe Vsevolod Mikhaïlovitch Garschin (1855-1888), dont l'œuvre empreinte d'une sensibilité morbide est notamment peuplée d'aliénés défiants le Mal dans le monde. La silhouette difforme, le visage borgne et la gueule simiesque trahissent l'étrange ressemblance entre l'écrivain et le peintre, dont l'autoportrait grotesque sonne comme l'antithèse d'une beauté idéale.

Si, selon Kafka, « Le regard ne s'empare pas des images, ce sont elles qui s'emparent du regard. Elles inondent la conscience », alors la peinture expressionniste d'Emmanuel Bornstein, toute en déformation et monstruosité, reflète une conscience traumatisée par la violence des événements perpétuels qui hante le sujet, induisant angoisse et assujettissement dans son rapport au monde.  

Exposition du 27 juin au 12 septembre 2015 à la galerie Crone à Berlin.
Emmanuel Bornstein, né en 1986 à Toulouse, France, vit et travaille à Berlin, Allemagne.

Crédit images © Emmanuel Bornstein.
¹ Dans le combat entre Toi et le Monde, seconde le monde. 
² Lettre au père.

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