14 avril 2015

Ponte City, une exposition de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse à la galerie LE BAL à Paris

Ponte City à Johannesburg, la tour la plus haute d'Afrique, est l'objet d'un reportage photographique et journalistique présenté sous la forme d'une exposition. Croisant les points de vue, Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse révèlent combien Ponte City symbolise les mutations de la société sud-africaine depuis les années 1970, entre démesure et décadence.


L'exposition Ponte City traite du projet architectural le plus ambitieux mené en Afrique : la tour Ponte City Apartments, située à Johannesburg. Elle retrace l'histoire de ce gratte-ciel grâce à des documents exhaustifs mis en regard d'un portrait photographique du bâtiment et de ses résidents récents. Archives, plans, articles de presse, textes extraits de livres de Melinda Silverman ou Lindsay Bremner, photographies de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse, multiplient les points de vue sur le projet. Sa vocation première, entre utopie et démesure, se dévoya au fil de l'évolution sociopolitique que connut l'Afrique du Sud depuis près d'un demi-siècle.


Ponte City est issue d'un projet né à la fin des années 1960, à l'époque de la politique de l'apartheid qui perdurera jusqu'en 1991. Implantée au cœur des quartiers blancs et à la mode de Berea, Hillbrow et Yeoville, cette tour de 173 mètres de hauteur comportant 54 étages surplombe Johannesburg, la métropole la plus riche d'Afrique du Sud. Ce complexe résidentiel et commerçant était destiné aux classes moyennes blanches, à une période où l'on avait foi en une croissance inébranlable. Inauguré en 1971, le pénible chantier s'achève en 1976, soit l'année des émeutes de Soweto qui opposa adolescents et étudiants noirs aux forces de police. La Constitution de l'Afrique du Sud, promulguée par Nelson Mandela en 1996, et l'instauration d'une démocratie, provoquent la fuite des blancs dans les quartiers nord et la périclitation de cette zone, laissée à l'abandon. En 2007, un nouveau chantier est mis en œuvre après le rachat de la tour par des investisseurs immobiliers, induisant l'éviction des habitants. Le projet de reportage photographique de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse, commencé en 2008, fut mené durant ces travaux, alors que nombres d'appartements avaient été vandalisés, certains cependant encore occupés par d'ultimes résidents.

Sur les murs de la galerie, les photographies de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse encadrent des photographies, dessins et articles de presse en grands formats, où se superposent à ceux-ci. Ce mode d'affichage met en évidence le contraste entre passé et présent, entre l'aspect utopique et démesuré du projet et la réalité actuelle. Les prises de vues constituent un panorama rigoureux de la tour, formant une véritable cartographie. Des documents textuels particulièrement instructifs sont mis à la disposition du public, disposés métaphoriquement comme trois petites tours constituées par des blocs de feuilles posés sur le sol.

Trois grandes photographies noir et blanc prises lors du chantier initial sont présentées sur un premier mur: échafaudages, superstructures métalliques et installations électriques donnent la mesure de cette entreprise titanesque. Une vue de la tour érigée révèle combien ce cylindre en béton strié de fenêtres est sans commune mesure avec les bâtiments alentours. Titrée « African Queen », cette photographie affichée sur un fond léopard accentue par contraste l'austérité de son aspect, à mille lieux de la tour idéale préalablement rêvée. Pendant à l'iconographie, l'extrait d'Un agent géologique de Lindsay Bremner informe sur les matériaux en provenance de carrières de la région et les implications socio-économiques de l'entreprise. Les photographies de Subotzky et Waterhouse mises en regard donnent à voir les parties communes du bâtiment en leur état actuel, visibles au travers des fenêtres extérieures. Derrière apparaissent des résidents de passage, quelques familles, une mère portant son enfant sur le dos, souvent de jeunes hommes noirs fumant seuls une cigarette. Des déchets jonchent les rebords des fenêtres, comme une évocation des ordures qui se sont amoncelées dans le vide central au fil des années. Des clichés nocturnes, à l'effet flouté, de silhouettes furtives et de chats errants, donnent une touche plus poétique à ce tableau général morne.

Sur un second mur, un article de Tanja Glavovic illustre des photographies de portes du bâtiment. «Live in Ponte and never go out» livre une description précise de ce projet de «shopping complex included a flat project». Véritable cité autonome aux proportions gigantesques, Ponte City devait offrir toutes les commodités pour vivre en autarcie. Soit l'utopie d'une Babylone moderne basée sur le consumérisme, ou la promesse d'une vie qui semble somme toute effrayante. Les photographies attenantes constituent un répertoire des éléments architecturaux respectant la structure du bâtiment. Les portes d'ascenseurs et de couloirs sont vues depuis les parties communes, celles des appartements s'ouvrent sur les espaces privés, cuisines et salons sinon vides, du moins précairement meublés. Cette série constitue également un portrait de résidents accueillants les intéressés avec un visage souvent avenant. Le lieu, avec ses innombrables grilles et couloirs, semble à l'image d'un univers carcéral.

Mur suivant, un plan des étages 41 à 46 commenté par le texte de Melinda Silverman explique comment les architectes destinaient chaque type d'espace à une catégorie de population particulière : la garçonnière de luxe était destinée à l'individu célibataire de sexe masculin, les triplex «Palazzo-en-Paradiso» avec terrasse sont agencés en alternance des chambres de domestiques Bantu...  Intitulé «Ni voir ni être vu», l'article démontre à quel point le projet était pensé selon une logique de ségrégation écœurante. Les photographies correspondantes représentent les fenêtres de la tour, prises depuis l'intérieur des appartements : le panorama de Johannesburg à l'urbanisme terne et sans attrait, des vitres crasseuses souillées par la pollution, des silhouettes d'habitants à contre-jour, posant seuls devant des rideaux clos... Une dernière série de portraits en gros plan dresse un tableau général de la population vivant désormais dans la tour : une population noire, de classe modeste, ayant entre 15 et 45 ans environ. Parmi tous les individus représentés dans l'exposition ne figure aucune personne âgée. Est-ce là le signe d'une espérance de vie particulièrement courte à Ponte City, davantage encore que dans la société sud-africaine?

La structure du parcours de l'exposition Ponte City de Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse suit le point de vue du photographe qui visite la tour rigoureusement, de l'extérieur vers l'intérieur. Ce reportage photographique illustré de documents pertinents apportent ainsi des éclairages sur les aspects architecturaux, économiques, sociologiques, politiques et historiques. Édifiée autour d'un chantier démesuré, Ponte City se dresse telle une Babylone moderne: un symbole de l'hybris et de la décadence humaines.
  
Exposition à la galerie LE BAL à Paris du 23 janvier au 20 avril 2014.
Crédits photographiques © Mikhael Subotzky and Patrick Waterhouse, Ponte City 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire