24 novembre 2014

Durch Gärten, une performance musicale et chorégraphique d'Oxana Chi et l'ensemble Xinren, à l'Hoftheater Kreuzberg de Berlin

Oxana Chi fait revivre la figure de Tatjana Barbakoff, danseuse renommée dans le Berlin des années 1920 et le Paris des années 1930, disparue dans l'enfer des camps d'Auschwitz, le temps d'un spectacle intitulé Durch Gärten. Danses en costumes asiatiques, atmosphères musicales contemplatives ou obsédantes, images saisissantes, tissent une chorégraphie architecturée autour d'un fil narratif et de projections imaginaires évoquant une histoire mouvementée. 

Hommage à la danseuse Tatjana Barbakoff, le spectacle Durch Gärten est introduit par Layla Zami, qui lit la biographie d'une artiste réputée en son temps, et oubliée par l'histoire. Née le 15 août 1899 à Liepaja (Lettonie) d'un père juif russe et d'une mère chinoise, la danseuse Tatjana Barbakoff s'installe en Allemagne, à Düsseldorf puis à Berlin, où elle remporte autant de succès sur scène qu'auprès des cercles d'artistes qu'elle fréquente. En 1933, elle fuit l'Allemagne nazie pour se réfugier à Paris où elle retient également l'attention du public. Durant la guerre doit-elle vivre cachée, mais, arrêtée par la Gestapo en janvier 1944 et déportée à Auschwitz, elle sera aussitôt gazée le 6 février 1944. Une Stolperstein en la mémoire de Tatjana Barbakoff est désormais encastrée dans le trottoir face au n°100 de la Knesebeckstraße à Berlin-Charlottenburg. Le souvenir de cette muse demeure également dans les nombreux portraits et photographies que lui ont consacrés des artistes tels que Gert H. Wollheim, Kasia von Szarduska, Sasha Stone ou Hans Robertson. De formation classique, cette danseuse développa son propre style nourri de son imaginaire. Ses représentations scéniques marquaient tout autant les esprits par sa manière de danser que par ses décors et ses costumes exotiques. Des costumes qui, comme elle appréciait à le dire en allusion à ces tissus rapportés de Chine par sa mère, l'avaient durant l'enfance « amenée à la danse »*. Elle aimait à jouer avec eux en cherchant des mouvements qui leur conviennent. C'est ainsi en premier lieu par ce biais qu'Oxana Chi ravive la figure de la muse oubliée dans son spectacle intitulé Durch Gärten (« À travers les jardins »), du nom de la danse favorite que Tatjana Barbakoff dansait sur une musique de Béla Bartók, en costume chinois rouge.  

Un corps gît sur la scène, drapé dans un tissu rouge carmin — la danseuse revêtira tour à tour de fins costumes et robes bleus, verts ou dorés... Une guitare imite un battement de cœur qui s'amplifie et initie le mouvement spasmodique du corps, avant qu'il ne jaillisse du tissu à visage découvert, bras tendus vers le ciel. Cette belle image de la gestation constitue le premier tableau d'un spectacle en quatre scènes : Naissance, Fête, Résistance et Nouvelle Lune, telles des projections imaginaires de la vie et de l'art de Tatjana Barbakoff. Des vidéos scandent également l'ensemble — théâtre d'ombres chinoises, de marionnettes et de figurines égyptiennes, portraits et photographies de l'artiste en son temps, vues de danseurs et de temples asiatiques. 

La composition musicale signée Laszlo Moldvai suit harmonieusement l'évolution des différentes séquences, variant les atmosphères de styles musicaux éclectiques, d'intensités et de modes de jeu divers. Un chant contemplatif d'inspiration orientale à la flûte en bois ou au violoncelle, une valse jazzy bercée de tendres pizzicati, des arpèges obsédants de guitare électroacoustique qui virevoltent jusqu'à un climax, soudain un long silence... la symbiose entre musiciens et danseuse est totale.

Oxana Chi s'inspire principalement de styles de danses orientales, sans exclure les petits pas et arabesques issus du ballet moderne. Les bras dessinent lentement des courbes javanaises. Visage stoïque, elle imite admirablement la démarche d'un pantin, reproduisant à chaque pas l'oscillation précaire des articulations et des membres avant que le corps ne trouve son équilibre. Aux sonorités ponticello du violoncelle qui plongent l'atmosphère dans une tonalité inquiétante, le visage se crispe et se fige, dans une expression d'effarement. En tenue de combat, la danseuse entame une lutte, distribuant coups de pied et du plat de la main dans le vide, à la manière des arts martiaux. Quand soudain, après que le corps au sol eût été pris de convulsions, le cri !... muet, demeurant sans écho. Le spectacle pourrait se conclure sur cette image bouleversante qui nous évoque l'angoisse des camps, la mort, puis l'oubli. Cependant, la danseuse recueillera dans ses mains quelque chose de précieux, comme un oiseau qu'elle aiderait ensuite à prendre son envol. Un retour à la vie, un appel à l'espoir. Ou la régénérescence des énergies intérieures à la Nouvelle Lune. Aussi la présence d'Oxana Chi sur la scène se fait-elle tantôt massive et compacte, presque tellurique, toute en maîtrise de l'énergie intérieure et du mouvement dans la lenteur, tantôt fluide et aérienne, lors d'un gracieux instant.  

Représentation du 7 novembre à l'Hoftheater Kreuzberg à Berlin.
Oxana Chi (danse et chorégraphie), Hannes Buder (E-Guitare), Nikolaus & Umbra (violoncelle), Layla Zami (saxophone, chalumeau). 

*D'après les propos de Tatjana Barbakoff rapportés dans une interview de Lou Straus-Ernst, parue dans le journal Die Weltwoche (Zurich, 25 janvier 1934).

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