01 mars 2014

Momentum? Maybe the time has to come to live our corporality rather than to speak our sexuality, une exposition de la revue Petunia, à la galerie PSM à Berlin

La revue Petunia présente à la galerie PSM à Berlin une exposition intitulée Momentum ? Rassemblant sans parti pris des œuvres d'artistes femmes éclectiques tout en se référant au propos tenu par Guy Hocquenghem en 1973, elle dévoile un paysage de la création contemporaine, en une sorte d'état des lieux qui semble révéler un changement dans la manière dont se positionne l'artiste.

La galerie PSM, située à Berlin-Kreuzberg, accueille une exposition organisée par le magazine Petunia. Cette revue féministe d'art contemporain et de culture basée entre Grenoble, Berlin et Mexico, est dirigée par trois françaises : l'artiste plasticienne Lili Reynaud-Dewar, l'autrice Valérie Chartrain et la commissaire d'exposition Dorothée Dupuis. Une ouverture sur le monde de l'art français qui semble tenir à cœur à la directrice de la galerie PSM Sabine Schmidt : après deux expositions Paris - Berlin organisées en 2011 avec la galerie parisienne Dohyang Lee, Nadira Husain, née en France en 1980, sera invitée au printemps prochain. À l'image de la revue Petunia, dont chaque numéro fonctionne comme un objet ouvert regroupant sans positionnement particulier des textes fictionnels et théoriques en français et en anglais, ou des projets d'artistes, le parcours de l'exposition rassemble des œuvres hétéroclites créées par des artistes femmes françaises, scandinaves, germaniques ou mexicaines, dont les positions et les regards divergent. L'enjeu est de représenter une communauté de positions obliques afin de rendre possible l'avènement d'un nouveau Momentum (en latin, « mouvement, impulsion, influence »), ceci en souvenir de l'appel lancé par Guy Hocquenghem en 1973, et auquel se réfère le titre de l'exposition : Momentum? Maybe the time has to come to live our corporality rather than to speak our sexuality. L'essayiste et militant homosexuel français exposait alors, dans un numéro de la revue Recherches intitulé Trois milliards de pervers : la grande encyclopédie des homosexualités, les contradictions au sein du groupe et critiquait avec virulence les discours normatifs sur la sexualité. Aussi soulevait-il la question de la liberté sexuelle de l'individu à disposer de son propre corps, soit la mise en question des rapports entre le politique, le corps et la sexualité, sous la forme d'un affront à la décence publique qui valut l'interdiction du fascicule en France. L'exposition rassemble des œuvres d'artistes femmes qui interrogent les limites de nos corps, intimes, sociales et politiques, pour constituer une sorte de « paysage idéologique ».

No One Here Is Innocent, Kjersti G. Andvig ; Bag Lady, Pilvi Takala.
Le premier espace d'exposition dans lequel pénètre le visiteur est sonorisé par Every Other Year (2012) de l'artiste allemande Hannah Weinberger (1988, Filderstadt), une œuvre également présentée lors de la 12ème Biennale de Lyon : des haut-parleurs diffusent des séquences sonores que l'on perçoit différemment selon la position occupée dans l'espace. Au centre, l'imposante sculpture intitulée No One Here Is Innocent (2008), qui fut présentée au Triangle France à Marseille l'année de sa création,  est une installation de la Norvégienne Kjersti G. Andvig. Pour ce projet sur les relations historiques entre le tricot et la peine de mort, l'artiste s'est inspirée des figures de la « Tricoteuse » et de Carlton A. Turner. Durant la Révolution française de 1789, des femmes assistaient en effet au tribunal révolutionnaire et aux exécutions publiques en tricotant. Réunies en Société des républicaines révolutionnaires dont les revendications étaient sociales et féministes, elles furent appelées les « Furies de la guillotine ». Quant à Carlton A. Turner, cet afro-américain condamné à la peine capitale pour le meurtre de ses parents adoptifs, il fut exécuté au Texas en 2008. Kjersti G. Andvig représente la cellule du détenu. En bois et en laine tricotée, cette cage figurant l'enfermement devient symbole de l'attente : l'homme est pris dans les mailles d'un filet qui se resserre lentement. Par les meurtrières, on observe l'intérieur de la cellule meublée d'un banc et de toilettes, comme si l'on pénétrait dans son intimité. On aperçoit alors les motifs représentés sur la laine, certains naïfs (un igloo), d'autres ouvrant sur des problématiques politiques (un drapeau arborant les symboles de l'Islam, une étoile de David, une croix gammée, un revolver...) : l'œuvre, à l'image de son titre, désigne l'universalité de la question de la responsabilité.

Script for a Perfect Phone Call (2014) est une sculpture de la Mexicaine Tania Perez Cordova, dans laquelle est incrustée une carte SIM — mémoire contenant le texte d'une performance. La Finlandaise Pilvi Takala (1981) présente Bag Lady (2006), une installation de deux projecteurs de diapositives projetant sur le mur des textes et des photographies. Ce storytelling saugrenu raconte la semaine de shopping d'une femme, tour à tour abordée par des policiers, vendeuses, vieille dame, qui veulent à tout prix qu'elle mette son argent dans un sac, s'adressant à elle dans un allemand qu'elle ne comprend pas. Serait-ce une incitation à la thésaurisation, une mise en garde contre la tentation de dilapidation compulsive suscitée par le temple de la consommation qu'elle arpente ? Unique œuvre d'un artiste homme, l'installation vidéo Hydra Life (2012) de Tobias Kaspar (Basel, 1984) tire son nom de la « crème sorbet pro-jeunesse » de Dior. Une femme en peignoir se passe de la crème sur le visage, le cou et le sternum : le geste, avec l'effet du ralenti, devient absolument érotique et narcissique.  

     Five Times Meret, Marina Faust ; Drums, Caroline Mesquita.
Deux œuvres de l'artiste et photographe autrichienne Marina Faust sont présentées au public. Les quatre Portraits, photographies surexposées imprimées sur papier de soie, semblent issus de pages de magazine — certains figurent dans le n° 5 de la revue Petunia —, l'artiste travaillant souvent pour des publications périodiques considérées comme de véritables espaces artistiques. Ses portraits sont des constructions, des collages de visages et de bustes. Five Times Meret (2013) se compose de feuilles de papier de soie imprimées clouées au mur. Ces impressions à l'encre grisâtre font référence à des œuvres de l'artiste surréaliste et féministe Meret Oppenheim, dont on célébrait cette année-là le 100ème anniversaire de sa naissance : Self-Portrait, skull and ornament (1946), Das Auge der Mona Lisa (1967) ou Gants de Fourrure (1936). L'œuvre se feuillète tel un calendrier aux pages fragiles et légères, en une matérialité aussi attirante qu'attendrissante. En face, Untitled (2013) de Marie Angeletti (1984, Marseille) semble tenir du surréalisme d'un Magritte.

Sculpture en acier plié et brûlé, Drums (2013) de Caroline Mesquita représente une batterie dont la forme des éléments (des prismes pentagonaux ou hexagonaux) a un pouvoir d'évocation plus ou moins explicite : petit meuble à vantail, cercueil, blockhaus... La vidéaste française Sylvie Blocher (1953, Alsace) réalise A More Perfect Day (2009) dans lequel David Bichindaritz chante, en s'accompagnant à la guitare, une chanson écrite sur les paroles du discours de Barack Obama "A Perfect Union" du 18 mars 2008. Torse nu et bronzé partiellement, sa peau se dote d'une double pigmentation blanche et noire. Son interprétation, d'une voix à la douceur féminine, teinte le discours politique de mélancolie, soit l'expression nostalgique d'un rêve que l'on sait vain car utopique.

Cette exposition Momentum? de la revue Petunia à la galerie PSM rassemble des œuvres qui se positionnent respectivement sur des problématiques fort variées, qu'elles soient éthiques, politiques, sociales, raciales, économiques, culturelles, esthétiques, intimes... Si nul ne peut se prononcer sur l'influence que pourraient avoir ces œuvres à l'avenir, au moins le parcours dresse-t-il un pertinent état des lieux de la création artistique féminine contemporaine, dont les actrices sont souvent issues de la jeune génération. Un paysage qui dévoile une véritable diversité, tout en étant dénué de volonté de provocation donnant matière à scandale, tel que ce fut le cas dans les années 1970. Un constat sur une « situation » actuelle, pour reprendre le mot de Sartre, qui laisse matière à penser sur les liens entre art, engagement, et moyen d'expression.

Exposition à la galerie PSM à Berlin, du 18 janvier au 28 février 2014.                                                               Crédits photographiques © Sabine Schmidt.

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