11 février 2014

Hannes Kilian, exposition du photographe allemand au Goethe-Institut de Paris

Le Goethe-Institut de Paris consacre une exposition au photographe allemand Hannes Kilian, conçue comme une rétrospective de sa longue carrière menée à travers le monde, en tant que photojournaliste politique et culturel. Les reportages sur la destruction de Stuttgart, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et sur la reconstruction de l'Allemagne, demeurent les plus emblématiques d'une esthétique et d'un regard sachant pénétrer vivement la réalité. Nombre de clichés sont en effet étonnants de par la force du propos sous-jacent qui jaillit d'une prise de vue spontanée, quand d'autres séries témoignent des mutations de la société qui entraînèrent une évolution des mentalités.

Né le 13 novembre 1909 à Ludwigshafen, au bord du Rhin, Hannes Kilian se forme à la photographie en Suisse, dès la fin des années 1920. En 1933, émigré à Naples, il travaille pour le studio de photographie de Giorgio Sommer. Les plus anciens travaux présentés au public sont ceux réalisés lorsqu'il est guide à Paris, notamment lors de l'exposition universelle de 1937 où il photographie les pavillons allemand et soviétique, ainsi que les grands monuments comme la Madeleine, l'Arc de Triomphe ou le Grand Opéra. Les scènes de rues traduisent déjà son intérêt pour les détails significatifs d'une réalité sociale. À cette époque de la Grande Dépression, les pancartes « Rachat or et bijoux » pourraient sembler anodines à première vue, mais signalent pourtant la récession économique d'avant-guerre.

      Trümmerfrau (1948)
En 1938, après le retrait du permis de travail français pour les étrangers, Hannes Kilian doit retourner à Stuttgart où il est alors considéré comme Auslandsdeutscher (« Allemand de l'étranger »). Photojournaliste de presse indépendant, il est enrôlé en 1941 comme correspondant de guerre pour la Wehrmacht et envoyé sur le front russe, duquel, blessé, il sera rapatrié à Stuttgart. C'est alors qu'il réalise une série importante de photographies de la destruction de la ville par les raids aériens alliés en 1944, et ce malgré l'interdiction. Stuttgart détruite à près de 70 % par des bombardements qui firent plus de quatre mille victimes, Hannes Kilian photographie la population s'activant pour rechercher les survivants parmi les décombres. Un soldat allemand de retour du front, estropié, mendie avec un vieil accordéon. Heimkehr aus Kriegsgefangenschaft découvre parmi une foule un couple bouleversant formé par un soldat et une femme qui se donnent la main, tous deux le regard perdu dans le vide. Schulkind est l'émouvant portrait d'une fillette à l'expression intensément silencieuse. Certaines situations documentent cependant cette tragédie sous un autre angle. Des habitants déjeunent attablés au milieu de gravas sur Tefelrunde (1944), une femme empilant des briques rit aux éclats sur Trümmerfrau (1948). Des promeneuses parmi les ruines, incongrues dans leur élégance, sont pointées du doigt grâce au cynisme du titre de la photographie, intitulée Noblesse oblige.

Nach dem Krieg (1947)
À partir de 1946, Hannes Kilian réalise des reportages en République fédérale d'Allemagne, notamment à Berlin, entre 1949 et 1963. En 1945, il photographiait déjà la Brandenburger Tor déserte, hormis la présence isolée d'une sentinelle postée dans sa vigie. Puis la Potsdamer Platz, immeubles détruits placardés d'une banderole appelant au vote pour « l'unité et la paix ». En 1963, deux ans après l'enfermement de Berlin-Ouest — le Berliner Mauer fut érigé à partir de la nuit du 12 au 13 août 1961 —, des photographies témoignent des débuts du régime de surveillance : des enfants qui jouent devant les barbelés ; des patrouilleurs de la Volkspolizei qui surveillent des baigneurs, à Glienicke, située à la frontière du secteur soviétique.

Une autre série, réalisée entre 1954 et 1965, retrace l'évolution des modes de vie de la population allemande, montrant notamment l'intensification de la circulation automobile et la démocratisation du véhicule : d'une autoroute clairsemée à la fin de la guerre au Kürfurstendamm encombré de bus à deux étages, des parkings et usines Volkswagen jusque Der letzte Fuβgänger (« le dernier piéton »). Le flou du mouvement de voitures exprime la sensation de vitesse qui règne toujours plus dans la ville.

Hannes Kilian entreprend de nombreux voyages en Europe, au Proche-Orient ou aux États-Unis, dont il rapporte une kyrielle de souvenirs photographiques : une Pompéi fantomatique en 1937, sous le regard d'une silhouette que dessinent les nuages, des places romaines et vénitiennes dans les années 1950, des populations égyptiennes et libanaises, des buildings new-yorkais, la Place rouge à Moscou dans les années 1970...

Birgit Keil in New York, im Huntergrund 
     die Twin Towers im Bau (1971)
Collaborateur de nombreux journaux allemands et étrangers dont quelques exemplaires sont exposés sous vitrine, Hannes Kilian travaille pour Pinguin, le Frankfurter Illustrierte, Der Spiegel, Stern, Die Zeit, le Stuttgarter Zeitung, ou le Time Magazine... Intéressé par la photographie de mises en scène de théâtre et de ballet, il étaye les rubriques culturelles de journaux (Picture Post). Dans les années 1970, il suit le Stuttgart Ballet interprétant les chorégraphies de George Balanchine, Harold Lander ou de John Cranko, son directeur artistique. Son portrait réalisé avant une tournée aux États-Unis, doigt pointé vers le photographe, d'un air conquérant, se teinte d'ailleurs d'une tonalité tragique lorsque l'on sait qu'il décèdera sur un vol retour transatlantique trois ans après. Les chorégraphies, corps de ballet et danseurs saisis en plein vol, permettent de juger de l'évolution des costumes et de la scénographie, notamment grâce à l'une élaborée par l'Américain John Neumeier. La danseuse étoile Birgit Keil est l'objet d'un étonnant portrait en couleur réalisé en 1971 dans une rue new-yorkaise : radieuse, dansant devant les Twin Towers en construction. Photographiée en 1946, Lisa Stammer — actrice ayant tourné dans le Torreani (1951) de Gustav Fröhlich (cf. Metropolis) —, mine réjouie, lance une boule de bowling. L'ambiguïté entre la pause et la prise sur le vif y est saisissante.

Hannes Kilian réalisa d'ailleurs de nombreux portraits de personnalités du monde du cinéma, de la scène ou de l'art, tels Gary Cooper, Gina Lollobrigida, Otto Dix, Hans Werner Henze ou  Ute Lemper. Figurent dans le parcours de l'exposition (visibles depuis la cour intérieure du Goethe-Institut) ceux du chimiste et prix Nobel Otto Hahn, des écrivains Thomas Mann et Erich Kästner — l'auteur du fameux livre pour enfants Émile et les Détectives (1929). Le portrait de Carl Orff rappelle l'exposition du photographe à l'opéra de Stuttgart en 1982, en l'honneur du compositeur décédé la même année. Hannes Kilian s'éteint en 1999, à Wäschenbeuren dans le Bade-Wurtemberg.

Les photographies en noir et blanc d'Hannes Kilian sont remarquables d'équilibre entre esthétique et intérêt documentaire, qu'il soit historico-politique, sociétal ou culturel. Certaines situations prises sur le vif, aux cadrages approximatifs, d'autres aux détails flous, révèlent combien l'œil d'Hannes Kilian était perspicace dans sa manière de saisir la réalité en décelant quelque chose de plus vaste, les détails dévoilant bien souvent son propos latent.

Exposition au Goethe-Institut à Paris, du 16 janvier au 20 février 2014. 
Crédits photographiques © Hannes Kilian.

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