24 janvier 2014

La Mouette d'Anton Tchekhov, mise en scène Arthur Nauzyciel au théâtre de Gennevilliers

Une Mouette réconciliée...
Arthur Nauzyciel monte La Mouette d'Anton Tchekhov, en commençant par la fin et en étirant la représentation, au fruit d'une intense lenteur. Scénographie tellurique, personnages souffrants à l'agonie, cortèges funèbres.... Mais patience, la substantifique moelle de son interprétation ne se donne que dans l'épreuve de la durée : Arthur Nauzyciel amène ses comédiens à communier ensemble lors d'un long rituel expiatoire placé sous le signe de la réconciliation, au bout duquel s'éprouve le réconfort de la consolation.

Retour sur la pièce d'Anton Tchekhov...
Treplev, jeune écrivain rêvant de nouvelles formes littéraires, aime Nina, jeune fille qui rêve de devenir actrice. Sa mère, Arkadina, démontre aussi peu d'affection pour son fils que de considération pour son talent d'écrivain. Égocentrique obsédée par son apparence et son âge, cette actrice renommée entretient une liaison avec Trigorine, homme de lettres célèbre pour ses écrits naturalistes. Sorine, l'oncle de Treplev, regrette de n'avoir pas su vivre. Malgré sa jeunesse, Macha porte le deuil, signe de son amour impossible pour Treplev, et ne sait que s'autodétruire. Sa mère Paulina, mariée à Chamraïev, aime vainement Dorn, le médecin philosophe.

Un soir, Treplev donne une représentation de sa pièce, interprétée par Nina, qu'il doit interrompre suite aux remarques désobligeantes de sa mère qui la juge décadente. Il se sent de même dénigré par Nina, qui tombe d'ailleurs amoureuse de Trigorine et décide de partir pour accomplir ses rêves de gloire. Son destin sera tout autre. On apprendra que l'enfant né de sa liaison avec Trigorine aura trouvé la mort, et qu'elle aura usé médiocrement son talent dans des théâtres de province. Lors d'une scène de retrouvailles avec Treplev, Nina déclare garder cependant la foi, ayant compris qu'il incombe à sa vocation de « savoir patienter ». Mais l'aveu de la pérennité de son amour, pourtant désespéré, pour Trigorine, poussera Treplev au suicide, sans qu'il soit parvenu à comprendre en quoi consiste sa vocation, lui toujours prisonnier d'un « chaos de rêves et d'images ».

Première grande pièce de théâtre d'Anton Tchekhov, La Mouette (1896) fut créée à l'époque de l'invention de la mise en scène. Celle de Stanislavski au Théâtre d'Art de Moscou, alliant symbolisme et naturalisme (deux courants opposés faisant débat dans la pièce), contribuera d'ailleurs à faire découvrir la profondeur du sens du texte. Cette pièce met en scène une constellation de personnages où la mère apparaît coupable, les pères absents. Amours contrariées, amours impossibles, les êtres ne savent pas communiquer, tous prisonniers de leurs obsessions. Métaphore de la quête du sens, la mouette est la victime d'un récit prophétique dans lequel un homme la tue par désœuvrement. Situation œdipienne, schéma des relations semblable à celui d'Hamlet... La Mouette de Tchekhov est une pièce herméneutique de l'inconscient.

... la relecture d'Arthur Nauzyciel.
Arthur Nauzyciel propose une nouvelle forme de mise en scène de la pièce de Tchekhov. Le spectacle débute par la mort de Treplev qui se suicide en scène (in fine et hors scène dans le texte), suivie du monologue final de Nina sur la vocation, donné à l'interprétation de Dominique Reymond (ce choix de distribution étant un simple hommage à la comédienne), somptueuse dans le rôle d'Arkadina. S'ensuit le déroulement fidèle de la pièce, comme un rêve où les situations se rejoueraient, ou comme si Treplev revenait du monde des morts. L'ajout de ce prologue et l'étirement de la pièce dans la longueur modifient l'attente du spectateur, l'amenant à être davantage attentif au sens de ce qui se dit et de ce qui filtre des silences et des non-dits. Et fort justement sont-ils habités de gestes signifiants et d'images saisissantes, intensifiés par le jeu et la présence de comédiens totalement habités. Citons notamment Xavier Gallais incarnant un Treplev fiévreux et dont la voix expire sous d'oppressants tourments, ou Marie-Sophie Ferdane une Nina généreuse, au regard intense et lumineux.

Arthur Nauzyciel tisse un riche réseau de signes qui font échos. Cette veste revêtue tour à tour par Treplev, Nina et Boris, comme un leitmotiv de l'incompréhension au sein du couple qui donne à l'un une allure bossue et effrayante, tel un corbeau charognard. Pillant la réalité pour nourrir ses textes, Trigorine est pris de tics qui figurent son obsession de l'écriture. À l'agonie lorsqu'il souffre du manque de reconnaissance de la part de Nina ou de sa mère, Treplev se fige tel une statue pétrifiée par la lave d'un volcan. La scène n'est-elle pas recouverte d'un gravier noir faisant songer à des pierres volcaniques, en un paysage de désolation suggérant d'infertiles ténèbres, comme ce lac asséché dans le rêve de Treplev ?

Si l'atmosphère tellurique et ombreuse de ce spectacle se fait particulièrement pesante, de surcroît par sa lenteur, néanmoins n'est-elle jamais oppressante, tant la tendresse et l'espoir y trouvent place. Sans cesse les personnages s'étreignent, Dorn consolant Macha, encourageant Treplev. Lui-même étreint Nina, sa mère, en signe de réconciliation. Nina ne suscite pas la jalousie de Paulina en offrant une rose à Dorn, comme dans le texte, puisqu'elle la donne à Paulina qui peut elle-même l'offrir. Émouvante est la manière dont tous se prennent par la main, dansent gracieusement, ensemble. Quant au geste de Treplev, dont Macha appréciait déjà les manières de poètes, lorsqu'il recueille les larmes de chacun pour les lancer à Nina, il est de toute beauté.

Cette Mouette que donne à voir Arthur Nauzyciel exacerbe la souffrance des êtres durant un spectacle à l'inertie dense et accablante, mais sonne aussi comme un rituel expiatoire placé sous le signe de la réconciliation. C'est une représentation qui demande surtout au spectateur de « savoir patienter », à l'image de cette lucidité à laquelle parvient Nina. Arthur Nauzyciel donne forme à un théâtre qui nous amène patiemment à communier ensemble, pour éprouver une émotion qui, malgré tout, nous console.

Représentation du 19 janvier 2013 au théâtre de Gennevilliers.                                             
Crédits photographiques © Frédéric Nauzyciel.

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