05 décembre 2013

Partita 2, Anne Teresa De Keersmaeker, Boris Charmatz et Amandine Beyer, au festival d'Automne à Paris

La chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker s'attaque à un chef-d'œuvre pour violon seul de Jean-Sébastien Bach. Se portant sur la partita qui inclut la fameuse « Chaconne », elle fait le choix d'un matériau exigeant et propice à une expérimentation des rapports entre musique et danse. En compagnie du danseur Boris Charmatz et de la violoniste Amandine Beyer, sa Partita 2 suscite un intérêt sans cesse maintenu par son audace formelle et sa créativité. Ce soir là, danseurs et musicienne, se nourrissant d'une qualité d'écoute et d'échange réciproques, furent portés par un souffle qui se libéra en dégageant une heureuse et vive énergie.

La chorégraphe belge flamande Anne Teresa de Keersmaeker fonde son travail expérimental sur les rapports entre musique et danse. Dans cette perspective, la musique de Bach, et particulièrement les partitas pour violon seul qui sont constituées de mouvements de danses spiritualisées, offre un matériau à la fois propice et redoutable. Structurée en trois parties, la composition du spectacle Partita 2 donne tout d'abord à voir une présentation de ces deux formes d'expression artistique, indépendamment. La pièce pour violon seul interprétée traditionnellement est suivie de la chorégraphie réglée sur la structure de la partition, et dansée dans le silence. Enfin, une exécution simultanée révèle combien le dialogue entre musiciens et danseurs insuffle une énergie nouvelle.

Entrée seule en scène, Amandine Bayer interprète la Partita n° 2 en ré mineur BWV 1004, plongée dans une totale obscurité. Tirant de son instrument baroque des sonorités veloutés, elle conduit la ligne mélodique de l'« Allemande » avec souplesse et ampleur. Une vive allure est imprimée à la « Courante ». Légère, grâce à de délicates prises d'accords arpégés, la « Sarabande » est agrémentée d'une ornementation improvisée, la « Gigue » donnée avec brio. S'ensuit une surprenante énonciation pleine de bravoure du thème de la « Chaconne », qui se dote d'un caractère conquérant. Après quelques variations, quelle ne fut pas notre surprise d'entendre la violoniste s'interrompre, alors que les deux danseurs faisaient irruption sur scène ! Cette coupure abrupte, au beau milieu d'une pièce aussi monumentale et considérée comme un sommet dans l'histoire de la musique, pourrait sembler sacrilège tant les danseurs font preuve d'une audace iconoclaste. Si ce n'était sans rappeler les rapports de rivalité qu'ont entretenu les deux arts depuis la fin du XIXème siècle. Par ce geste s'illustrerait alors la prise d'autonomie de leur forme d'expression (la danse s'est longtemps contentée de n'être qu'une suite de pas exécutée sur un air), par rapport à la musique dont elle s'émancipe en ne lui conférant plus qu'un rôle de support.

Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz dévoilent leur chorégraphie réglée sur les mouvements de la Partita, œuvre dont l'architecture relève du parfait équilibre. En silence, et seul le bruit des pas cadencés évoque aux plus avertis les motifs rythmiques reconnaissables des mouvements. S'appuyant sur la ligne de basse continue qu'ils se chantent intérieurement, ou parfois à voix basse, la chorégraphie s'avère riche de propositions inventives. Structurés de manière répétitive, les mouvements dans l'espace sont cadrés mathématiquement, utilisant comme repères les cercles tracés géométriquement sur le sol. La solidarité du duo laisse libre cours à leur expressivité respective. Avec son style physique et ouvert, Charmatz, ornant ses évolutions de quelques cabrioles et mimant de petites chevauchées, a la malice d'un garnement. Keersmaeker puise sa sensualité expressive d'un état intérieur intensément habité.

De retour sur scène, Amandine Beyer interprète l'« Allemande » en compagnie d'une Anne Teresa De Keersmaeker très à l'écoute, qui tisse sur la musique un contrepoint oscillant entre narration et illustration. Boris Charmatz, sautillant sur les rythmiques ternaires pointées de la « Courante », développe un contrepoint figuratif. La « Sarabande » est l'occasion de réunir enfin les trois protagonistes. La « Gigue » (on prend alors conscience rétroactivement que la « Chaconne » avait été interrompue par cette partie de la chorégraphie, ce brouillage dans l'ordre suscitant d'autant plus notre égarement) correspond au moment précis où il se passe quelque chose, qui tient de la magie d'un spectacle. La connivence qui s'instaure entre la musicienne et les danseurs décuple alors leur énergie joyeuse qui se communique et s'intensifie mutuellement. Emportés par les spirales jaillissantes de la ligne musicale, les danseurs transmettent leur impulsion et leur physicalité à la violoniste. Si son interprétation était relativement plus cérébrale et spirituelle, elle se dote alors d'un caractère plus viscéral, comme si l'appréhension ludique des danseurs à l'égard de ce mouvement (on croirait voir des enfants s'amuser !) libérait davantage encore le corps de la violoniste. Cette alchimie ne les quittera pas dans la « Chaconne », que ce soit dans les moments véritablement jouissifs et insouciants, comme ceux plus emprunts de grandeur, de douleur ou de tendresse. Les danseurs reproduisent cet étrange cercle déjà décrit pieds réunis, l'un marchant debout l'autre rampant à terre. Keersmaeker retrouve l'équilibre lorsqu'elle prend la main de Charmatz qui la relève. Les mains se touchent au moment même d'un climax musical, dans une émouvante et pudique fraternité. Sur la dernière note s'immobilisent, suspensifs et illuminés, leurs regards tournés vers les cieux.

Audace et exigence formelle, créativité des propositions, diversité des caractères... cette Partita 2 d'Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz témoigne de leur regard plein de fraîcheur sur cette œuvre de Bach, soit un gage d'émotions spontanées et d'étonnement.

Représentation du 26 novembre 2013 au théâtre de la Ville à Paris, dans le cadre du festival d'Automne.
Crédits photographiques © Anne Van Aerschot. 

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