02 novembre 2013

Teshigawara / Brown / Kylián, trois chorégraphes réunit par le ballet de l'Opéra, au palais Garnier à Paris

Avec Teshigawara / Brown / Kylián donné au palais Garnier à Paris, le ballet de l'Opéra réunit trois chorégraphes dont le travail sur le mouvement s'inscrit au sein d'une scénographie à l'esthétique tendant vers la pure beauté. Si Glacial Decoy de Trisha Brown et Doux Mensonges de Jiři Kylián font partie du répertoire, Darkness is Hiding Black Horses, création de Saburo Teshigawara, rejoint ces pièces maîtresses avec bonheur.

Glacial Decoy de Trisha Brown...
Glacial Decoy de Trisha Brown © Icare
Ballet « dans le silence » de la chorégraphe américaine Trisha Brown (1936), grande figure de la postmoderne danse, Glacial Decoy fut créé en 1979 à Minneapolis et à Aix-en-Provence. La scénographie, apparaissant d'autant plus austère que l'œuvre est donnée entre celles de Teshigawara et Kylián, est signée par l'artiste plasticien américain Robert Rauschenberg (1925-2008). Devant l'écran en fond de scène sur lequel sont projetées des photos en noir et blanc, quatre danseuses évoluent en duo, trio ou quatuor selon une géométrie qui quadrille l'espace, en effectuant vivement des mouvements individuels synchronisés ou légèrement décalés, en une chorégraphie riche de créativité. Les déplacements en ligne font apparaître et disparaître derrière les panneaux côtés jardin et cour celles situées aux extrémités, comme si elles poursuivaient le mouvement général tout en étant invisibles aux yeux du public. Jouant sur une musique du silence, les corps sont habités intérieurement d'une rythmique ternaire qui suscite l'impression d'une versatilité et d'une répétitivité structurant rigoureusement l'espace.

... Doux Mensonges de Jiři Kylián...
Créé pour le Ballet de l'Opéra national de Paris en 1999, Doux Mensonges est l'œuvre du chorégraphe tchèque Jiři Kylián qui s'inscrit dans un style plus néoclassique, faisant se mêler sur scène la danse et le chant : sont en présence un chœur à cinq voix a cappella, membres de l'ensemble Les Arts florissants dirigés par Paul Agnew, qui interprète des madrigaux de Claudio Monteverdi et Carlo Gesualdo ; un trio dévolu aux chants traditionnels géorgiens ; deux couples de danseurs. La merveilleuse scénographie de Michael Simon fait surgir et disparaître les protagonistes par les trappes de la scène, échappatoire propice à l'exploration des coulisses de l'opéra au gré de séquences filmées. Le décor, mur en pierres côté cour et nuage stylisé suspendu, est sublimé par un jeu d'ombres et de lumières, d'obscurité et de couleurs. Nimbé de recueillement induit par la partition musicale, le ballet, explore la notion de couple, où être ensemble ou séparés serait affaire de faux-semblants. Une parfaite connivence règne au sein des duos effectués harmonieusement sur scène, quand la vidéo révèle l'envers du décor en s'immisçant dans les coulisses fantomatiques de l'opéra. Dans les dédales de l'établissement, hall au marbre froid et ascenseur, les dissensions éclatent jusqu'à mener au viol. De Doux Mensonges comme une métaphore dialectique, jouant des contradictions entre représentation d'un érotisme tendant vers un idéal de beauté, et vérités cachées d'une brutalité aux accents sombres et angoissants. 

... Darkness is Hiding Black Horses de Saburo Teshigawara.
Artiste polyvalent qui fit ses débuts en tant que danseur et peintre, le japonais Saburo Teshigawara (1953) s'attache à faire vivre une véritable expérience visuelle par ses réalisations. En témoigne cette création de Darkness is Hiding Black Horses pour laquelle il endosse les rôles de chorégraphe, de compositeur, de technicien des costumes et des lumières. Apparaissant seule en scène sous des grondements sonores, la danseuse étoile Aurélie Dupont, en costume à crins blancs, se tient digne alors que jaillissent des geysers. Les deux hommes sont vêtus d'un costume noir qui évoque, sinon des chevaux, des corbeaux tant leur silhouette est effrayante (Karas, en japonais, est d'ailleurs le nom de la compagnie du chorégraphe). Un crépitement recouvert de nappes sonores en crescendo decrescendo ouvre la voie à deux solos dont les mouvements aux allures inquiétantes, amples et fluides, semblent effectués en apesanteur. Initié par les spasmes de l'un qui se retire hors-scène, un changement s'opère alors qu'une séquence à la musique techno suscite des mouvements plus saccadés et extatiques. Le retour à l'atmosphère initiale se clôt sur la mort de l'un, veillée par la femme, dont s'échappe de la bouche de la fumée. Semblable à un geyser, le corps serait-il retourné à l'état d'élément naturel ? Car, rétroactivement, cette image forte donne l'impression d'avoir assisté à une traversée des âges, voire même à une historicité de l'espèce humaine, de l'archaïsme à l'apocalypse en passant par la modernité, une impression également induite par la temporalité des atmosphères musicales.

Énigmatiques, les images suscitent une impression visuelle indéniablement fascinante, certes sans conteste due au caractère esthétique de la conception, mais surtout à l'approche du corps de Saburo Teshigawara. L'expressivité des danseurs semble naître d'une exploration intérieure de la matière dans sa globalité, à l'écoute des sensations infimes, générant un mouvement harmonieux et centré, tout en lignes courbes qui se déploient dans l'espace. Fluidité, lenteur, profondeur de l'habitation du corps... confèrent à ces danseurs un magnétisme certain.


Représentation du 31 octobre 2013 au palais Garnier à Paris, pour la première de Darkness is Hiding Black Horses de Saburo Teshigawara.

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