13 novembre 2013

Orlando de Virginia Woolf, un spectacle de Guy Cassiers et Katelijne Damen au théâtre de la Bastille à Paris

Orlando, ce fabuleux roman de Virginia Woolf faisant le récit de la vie d'un personnage qui traverse les siècles et change de sexe, est présenté au théâtre de la Bastille dans une adaptation scénique de Guy Cassiers et Katelijne Damen. Par une fidèle transposition du texte, en néerlandais surtitré en français, la comédienne emprunte la voix du biographe, mais semble presque incarner ce personnage dont les sens en éveil fertilisent sans cesse son imaginaire. La traduction de son expérience sensible, par des effets sonores et visuels, sert d'écrin à sa présence et à sa voix qui coule comme une source d'enchantement.


Fabuleuse Orlando... 
Roman de Virginia Woolf écrit en 1927, Orlando, par le truchement d'un malicieux narrateur-biographe, fait le récit de la vie de ce personnage extraordinaire, jailli de l'imagination fantasque de la romancière anglaise et inspiré de Vita Sackeville-West, poétesse et amie intime de Virginia. Donnant à ce jeune Lord une vie longue de trois siècles, ce conte fantastique le voit quitter son domaine anglais couronné d'un « chêne solitaire » pour Londres, où il rencontre une mystérieuse princesse russe, Sasha (le double de Violet Trefusis, amante de Vita), dont il tombe fougueusement amoureux. Après le Grand Dégel et la fonte de la Tamise, il s'embarque pour Constantinople et devient ambassadeur. S'éveillant là d'un étrange sommeil  — le biographe, contraint de s'en tenir aux faits, doit bien avouer, sous les clameurs des trompettes, « La Vérité ! » —, Orlando était devenu femme. Chevauchant dans le désert, elle fréquente une tribu de Bohémiens. De retour en Angleterre, elle se laisse aller à épouser un aventurier, se conformant ainsi à l'esprit du temps, et finit ses jours en tant que femme de Lettres dans le Londres de 1927. Au cours de son errance, de l'époque élisabéthaine à la sombre époque victorienne jusqu'aux prémices de la modernité, Orlando, « cet étrange mélange de multiples humeurs : mélancolie, indolence, passion, amour de la solitude », demeure semblable à lui-même : « Le changement de sexe altérait certes son avenir mais en aucun cas, son identité », car « en tout être humain survint une vacillation d'un sexe à l'autre ». Dans cette ode joyeuse à la vie et à la poésie, Virginia Woolf —  en tant que féministe, mais surtout en tant qu'observatrice lucide de la condition des deux sexes —, livre de brillantes considérations sur le genre et sur la plus vaste nature humaine.

... exaltante Virginia...
À l'image de la romancière, Orlando, ce malheureux touché par la maladie de la lecture qui se met inévitablement à écrire un poème s'intitulant Le Chêne, voue un véritable amour à la littérature, et connaîtra alors l'ivresse de l'écriture et les tourments du style. Avec facétie, Virginia Woolf y distille ses réflexions littéraires sur la lecture, la Beauté et la Vérité, la Poésie, l'histoire et la critique littéraire, le Temps... l'œuvre laissant une impression de foisonnement d'idées portées par une volubilité, Virginia étant en quête d'un « style parodique (...) entre réalité et fantaisie ». (Journal, 22 octobre 1928).

... Katelijne Damen enchanteresse.
Écrite à la troisième personne par un narrateur-biographe qui joue sur l'identification avec son personnage, en épousant le flux de ses pensées, et la distance, en provoquant de vives ruptures métadiscursives dans le récit, cette biographie trouve, en l'adaptation théâtrale de Katelijne Damen qui la réduit tout en en conservant l'essence, une semblable incarnation fluctuante entre les rôles de conteur et de personnage. Happant d'emblée le spectateur par la vive joie du biographe à l'idée de narrer ces faits invraisemblables, Katelijne Damen les raconte avec truculence et engouement. La comédienne arborant un costume style élisabéthain, robe blanche ornée de dentelle cachant nombre de sous-vêtements ôtés au fil d'un léger déshabillage, la frontière entre conteur et personnage se fait de plus en plus ténue. Elle s'imprègne des facettes de son personnage qu'elle semble alors incarner : exaltation amoureuse, jouissance et sensibilité au contact de la nature — sa source d'inspiration —, contemplation, lyrisme poétique... un être oscillant irrésistiblement entre douceur et folie.

La mise en scène de Guy Cassier concourt à souligner les variations d'atmosphères du récit en le traduisant par une délicate expérience sensorielle, via la scénographie et la sonorisation, à la fois obscure et impalpable. Projetées sur un écran en arrière-plan, les photographies abstraites, les images florales et cartographiques, puis les vidéos de la comédienne filmée en direct, s'estompent et apparaissent, baignant les moments de tonalités picturales : le rougeoiement  d'un crépuscule, le bleu grisâtre de la glace qui se brise au son d'un vent fracassant, le jaune pourpre d'un univers désertique... Ce sont là ces couleurs observées dont s'imprègne la personnalité d'Orlando, en un processus caractéristique de la symbiose de l'esprit et de la nature que fait remarquer et suggérer poétiquement Virginia Woolf dans son œuvre. À l'écoute de la voix caressante de Katelijne Damen, on sent, sans cesse sujet à l'étonnement, renaître son âme d'enfant et ouvrir en grand les portes de la rêverie. Enthousiasmante ode à la vie, cet Orlando qu'elle nous conte est une étonnante source de joie et d'enchantement.

Représentation du 6 novembre 2013 au théâtre de la Bastille à Paris. Production du Toneelhuis à Avers.
Crédits photographiques © Frieke Janssens.

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