27 novembre 2013

Les Morts qui touchent d'Alexandre Koutchevsky, mise en scène de Jean Boillot et musique de Martin Matalon, au NEST de Thionville

Pièce au ton iconoclaste, Les Morts qui touchent d'Alexandre Koutchevsky inscrit étonnement un récit sur la mort et le deuil dans un paysage aérien. Tour à tour ironiques, matérialistes, cyniques ou sensibles, leurs voix se fondent dans la dimension spatiale conférée à la musique abstraite et aux effets sonores réalistes signés par Martin Matalon. Ou comment tenir la mort à distance jusqu'à la dévoiler dans sa plus crue réalité.

Selon une approche toute singulière, Les Morts qui touchent d'Alexandre Koutchevsky sont une pièce de théâtre en forme de « texte-paysage », structuré selon un système de coordonnées spatio-temporelles. De l'aéroport de Ouagadougou au cimetière de Châtenay-Malabry en passant par la forêt de Rambouillet, les autoroutes A11, 10 et D27, ou les anciennes pompes funèbres de Paris situées au 104, rue d'Aubervilliers, cinq parties se succèdent au rythme d'un compte à rebours pour faire le récit de deux morts, et deux deuils. Celle de Cristobal Kendo, réfugié burkinabé embarqué clandestinement à bord du Boeing 747 d'Air France, qui s'est glissé dans la trappe de train d'atterrissage et dont le corps s'écrase dans la forêt de Rambouillet. Celle d'une voyageuse occidentale, mère mourante dont la fille se souvient. Une histoire de « charcuterie humaine (qui) s'abat sur la famille. On dit : frappés par le destin. (...) On dit : étouffés par le chagrin. »

Sur scène, la mère, la fille, et des voix : celles du personnel naviguant (un commandant et son copilote), des contrôleurs aériens, de deux guides des pompes funèbres, et d'un chœur de pensées. C'est un texte polyphoniquement riche qui s'écoute parfois les yeux fermés, la présence et le corps des comédiens devenant presque secondaires : c'est un texte désincarné qui parle de la mort. Aussi apprend-on sans étonnement qu'il a été repris dans une fiction radiophonique réalisée par Myron Merson pour France Culture, couronnée du prix Italia 2010 : les voix se suffisent d'une mise en musique qui donne le rythme et crée un paysage sonore.

À cette fin, Martin Matalon compose une musique pour voix, électroacoustique et trio (l'accordéoniste et les deux percussionnistes du trio K/D/M). Les nappes sonores aux textures étranges, les effets confondant qui imitent le bruit des avions et des couloirs aériens, jouissent de la remarquable sonographie de Max Bruckert qui confère une dimension spatiale au son. Les chuchotements et les tessitures en voix de tête des chœurs de pensées, la mélodie piaillante de la chanson « Ok, cancer », soulignent le ton ironique des propos. Tels ces fantômes hantant la pièce, une voix de soprane murmure une litanie sans paroles au caractère expressionniste.

La mise en scène de Jean Boillot est de fait très épurée : hormis les nombreux instruments, un plateau quasiment vide (un banc, deux chaises, les petits pots de fleurs d'un parterre de cimetière) baigné d'éclairages aux tons cruciaux. Le texte multipliant les points de vue mais étant dénué de communicabilité, les regards fixent ciel et terre, les voix du chœur sautent d'un personnage à l'autre dispatchés dans l'espace. Notre regard n'ayant parfois nul lieu où se fixer, on se laisse toucher par les sonorités et les mots. Cette manière de parler de la mort et de l'absence nous ramène à un état intérieur où l'on se retrouve face aux deuils de nos propres vies, qui ne se traversent que seuls et silencieusement.
   
En guise d'arrière-plan singulier, l'univers de l'aéronautique sert la distance vis-à-vis du sujet que le texte s'attache à conserver jusqu'aux derniers instants. L'auteur est aviateur et recourt à un langage idiomatique technique avec force réalisme. Mais ne serait-ce pas là le voyage comme métaphore de la vie, l'air comme le caractère impalpable de la mort ?

D'équations absurdement cyniques (répercussion du surplus de poids du voyageur clandestin sur la consommation de Kérosène) en description de la confection des cercueils, de listes chiffrant les cadavres et les employés des pompes funèbres en métaphores incongrues (le cimetière ressemble à un parking), les propos approchent le sujet en tous ses aspects jusque les plus matérialistes. Quant à l'oppressante liste projetée sur écran des incessantes guerres et conflits mondiaux qui ont émaillé l'histoire sombre du XXème siècle et leur nombre de victimes, elle accroît le sentiment de scandale face à ce visage d'une humanité pleinement responsable de cette « charcuterie » qu'est son destin.

De la froide objectivité à l'ironie et de la dérision au grotesque, la pièce a l'art de tourner autour du sujet en le gardant à cette distance qui interdit tout pathos, tout dolorisme. Et ce jusqu'au monologue de cette fille dont la mère avait refusé de se laisser voir pour lui épargner le spectacle de sa déchéance, due à cette maladie « astringente » qu'est le cancer (elle qui refusait de voir ses organes traversés par les ondes électromagnétiques des appareils de bord...). Cherchant à se faire une image de sa mère décharnée, son effarante et sensible évocation de la disparition incompréhensible de la matière de son corps jusqu'à ce qu'il ne reste plus que la peau et les os, nous confronte au sujet de la manière la plus insupportable, tel que cela est.

Si Les Morts qui touchent d'Alexandre Koutchevsky surprennent par leur approche matérialiste et leur ton iconoclaste qui tentent d'exorciser un chagrin autant que faire se peut, à l'image de la fille et du père qui font « les malins », ils nous ramènent finalement à la plus crue réalité en donnant à imaginer le vrai visage de la mort, à une plus humble posture de l'être conscient de sa propre finitude. 

Représentation du 19 novembre au NEST de Thionville.
Crédits photographiques © Arthur Péquin.

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