28 novembre 2013

La Parure, composition scénique d'après la nouvelle de Guy de Maupassant de Stéphane Ghislain Roussel, avec la comédienne Ludmilla Klejniak, au théâtre du Centaure au Luxembourg

Composition scénique du metteur en scène Stéphane Ghislain Roussel, La Parure d'après la nouvelle de Guy de Maupassant est donnée dans sa première représentation au théâtre du Centaure au Luxembourg. Servi par le jeu ravissant et précieux de Ludmilla Klejniak, ce spectacle captivant se vit comme une plongée dans un univers onirique réservant bien des surprises.

La nouvelle réaliste de Guy de Maupassant intitulée La Parure (1884) est tirée des Contes du jour et de la nuit. Mathilde, charmante jeune fille rêvant de délicatesses et de luxes, eut le malheur de naître dans une famille d'employés. Sans dot, elle ne put qu'épouser un humble commis du ministère de l'Instruction publique. Lorsque le couple fut invité à une soirée du ministère, Madame Loisel refusa de s'y rendre puisqu'elle ne pouvait se montrer sans être parée. Soucieux du bonheur de sa femme, le mari dévoué consent à l'achat d'une robe. À son amie, elle emprunte une rivière de diamants. De retour de la fastueuse fête, quel ne fut pas le désastre de constater la perte du bijou ! Le couple s'empressa alors de le remplacer, causant ainsi sa ruine. Les dettes faramineuses contractées auprès d'usuriers condamnèrent les époux à dix ans d'une vie misérablement laborieuse, à l'issue desquels la vérité sur la véritable nature de la parure éclatera au grand jour.

Maupassant fait le portrait d'un personnage de modeste condition qui, attiré par l'éclat de la mondanité, connaît la joie de goûter à ces plaisirs, dont elle restera toute sa vie nostalgique. Bernée par les apparences et l'artificialité, trompée par un mensonge, cette héroïne au cœur simple et intègre subit un revers du destin qui la poussera à payer naïvement son erreur de sa personne. Peinture réaliste d'une époque au style poétique et charmant, cette nouvelle tire son efficacité dramatique d'une narration concise et de la cruauté de sa chute inattendue.

Tout en empruntant la voix du narrateur et celle d'autres personnages, du mari rustre mais gentil, par exemple, Ludmilla Klejniak joue avec l'identification au rôle de Mathilde pour le doter d'un caractère aux subtiles facettes. Rêveuse réservée à l'écoute du Beau Danube bleu de Johann Strauss, elle n'en est pas moins imbue d'elle-même, dénigrant quelque peu ses semblables. Exultant à l'idée de la fête, elle sait s'y montrer de la manière la plus distinguée. Sous le coup des épreuves, le personnage gagne en profondeur, devenant émouvant de pureté. Le jeu de cette comédienne-conteuse est ravissant tant sa diction est ciselée, soucieuse de soigner la qualité poétique et sonore de ce texte classique — la prononciation délicate des liaisons et des « ai » d'un passé simple, notamment. Une présence captivante qui sait jouer avec des attitudes oscillant entre apprêt et naturel, classicisme, préciosité et modernité.

S'ouvrant sur une scénographie sobre (fauteuil en cuir rétro, guéridon, coffret à bijoux, paravent), le spectacle nous entraîne dans des univers inattendus grâce à la surprenante mise en scène de Stéphane Ghislain Roussel. D'une atmosphère conventionnelle à l'époque accompagnée de la musique romantique de Strauss, on glisse vers une actualisation du propos grâce au film réalisé par Laurent La Rosa qui permet d'introduire une représentation de la soirée au ministère. Objet de convoitise et des regards subjugués, Ludimilla Klejniak, en tenue de soirée, fait une montée des marches flamboyante, filmée au ralenti non sans humour. Introduite dans l'hôtel particulier, elle a le port élégant et la froideur sensuelle d'une Nicole Kidman dans la scène similaire d'Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Autres clins d'œil badins à un maître du septième art, le metteur en scène fait une apparition discrète parmi les couples de danseurs à la manière d'un Hitchcock, avant que Luc Schiltz, l'interprète de la Sylvia von Harden du Monocle de ce même Stéphane Ghislain Roussel, ne vienne convier Mathilde à danser ! Sous la musique dolente du "Sexual Sportswear" de Sébastien Tellier, l'apparat des festivités se teinte de mélancolie.

Le récit du destin malheureux qui s'ensuit de la perte de la parure sera rythmé par une intrigante sonnette et les allers et venues de Mathilde qui revient billets en main. Tintement fatal qui sonne le glas autant qu'il semble suggérer un défilé de clients. Par là, le propos s'étoffe d'un thème absent de la nouvelle : celui de la prostitution. De même qu'avec la chorégraphie érotique à laquelle la comédienne se prête sensuellement, cet implicite est hautement signifiant puisque le personnage n'hésite pas à payer de sa personne en nature, pour un objet dont la valeur s'avérera purement artificielle, et fausse. Enfin, Mathilde, buvant son café en robe de chambre, apparaît émouvante de pureté, nostalgique à l'écoute du « Paradis blanc » de Michel Berger dont les paroles tombent à point : « Il y a tant de vagues et de fumée / Qu'on arrive plus à distinguer / Le blanc du noir (...)/ Le faux du vrai ».

Après l'admirable Monocle, Porträt der S. von Harden, cette Parure confirme la perspicacité et le bon goût des mises en scène de Stéphane Ghislain Roussel, dont les idées sont aussi inventives que malicieuses. Deux créations fort différentes mais ayant semblablement le don de transporter le spectateur dans un univers onirique, toutes deux portées par un souffle et une généreuse émotion.

Représentation du 20 novembre 2013, jour de la création au théâtre du Centaure au Luxembourg.

Crédits photographiques © Benoït Gob.

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