08 novembre 2013

Die Dreigroschenoper de Bertolt Brecht et Kurt Weill, mise en scène Robert Wilson, au Berliner Ensemble

Au Berliner Ensemble se joue Die Dreigroschenoper de Bertolt Brecht et Kurt Weill, sur la scène de ce même théâtre désormais célèbre où il fut créé en 1928, dans une mise en scène de l'auteur. Rehaussant cette troupe charismatique de comédiens-chanteurs, la mise en scène de Robert Wilson fait de cette amère satire un spectacle à l'esthétique singulière, à la fois avant-gardiste et expressionniste, où le mouvement se fige en de fascinants tableaux. Un moment de théâtre mémorable tant il est source d'émerveillement.

Retour sur l'œuvre de Bertolt Bercht...
Créé en 1928 au Theater am Schiffbauerdamm de Berlin, rebaptisé Berliner Ensemble, Die Dreigroschenoper, sur le livret de Bertolt Brecht et la musique de Kurt Weill, est l'œuvre qui rendit célèbre le dramaturge allemand. Inspiré largement du Beggar's Opera (1728) de John Gay, qui dépeignait la misère et la criminalité sévissant dans les bas-fonds londoniens au début du XVIIIème siècle, le texte tel un réquisitoire, situé dans ce même Soho, livre une amère satire des circonstances politiques et économiques et des conceptions bourgeoises de l'Allemagne des années 1920. À la charnière entre la période expressionniste et les pièces didactiques dans l'œuvre de l'auteur, il coïncide avec l'élaboration d'une nouvelle esthétique dramaturgique. Visant à instruire et divertir le spectateur en livrant un éclairage sur sa situation sociale, le théâtre épique de Brecht considère non plus l'individu mais l'être humain en tant qu'ensemble de rapports sociaux, amenant le spectateur à adopter une attitude distanciée, notamment par le truchement narratif récusant l'exploitation du pouvoir affectif du jeu théâtral, afin de réfléchir sur cet esprit du temps où la pauvreté est considérée comme une denrée monnayable.

Caractéristique de l'époque de la République de Weimar, mendicité, banditisme, prostitution et corruption de la justice sont cette toile de fond où se donnent à voir les lois d'un système régi par l'argent, où voleurs et banques ne sont que les extrémités opposées d'une même échelle où se mesure le principe fondamental de l'exploitation de l'homme par l'homme. Par l'intermédiaire de la musique et de la comédie, cette peinture de la cruauté du monde qu'est « L'Opéra de Quat'sous », traversé de son cortège des « plus déshérités des déshérités » et dans lequel règne un désespoir métaphysique, n'en demeure pas moins un moment de théâtre réjouissant.

Directeur de la Société « L'Ami du Mendiant », Jonathan Jeremiah Peachum voit d'un mauvais œil que Macheath, dit Mackie-le-Surineur, bandit dont la réputation l'élève à la hauteur de grand héros, lui ait volé sa fille Polly. Sa vengeance est terrible, et lui permet au passage de toucher une prime... Sous le coup d'un acte d'accusation malgré la protection de son ami Brown, le Chef suprême de la Police de Londres, Macheath, à la suite de deux arrestations dans une maison de passe et ce après la trahison de la prostituée Jenny, est condamné à la pendaison. Sur le gibet, il sera gracié in extremis par l'intervention providentielle du Héraut du Roi (Brown), dénouement théâtral non réaliste pour mieux en appeler à s'interroger rétroactivement sur la nature du crime (voler ou fonder une banque ?), et à une certaine clémence dans cet « univers de damnés ».

... magnifiée par Robert Wilson.
Metteur en scène et artiste plasticien américain, Robert Wilson (1941) conçoit un théâtre expérimental à l'univers absolument singulier. Caractérisées par son esthétique d'une étrange beauté, ses créations foisonnent d'images saisissantes. Si, dans les propres murs de Bertolt Brecht, Robert Wilson s'écarte des conceptions de mise en scène du dramaturge parfois prises à contrepieds, c'est pour proposer un nouvel éclairage (ne serait-ce que par son travail éblouissant sur les lumières !). Nul titre ou panneaux propres de la distanciation brechtienne, nul procédé visant à provoquer l'« hilarité » par l'arrivée providentielle du Héraut : Die Dreigroschenoper s'achève sur un finale où la scène du gibet est d'une sombre beauté.

Stylisés et minimalistes, les décors se satisfont de cadres phosphorescents amovibles selon les scènes, figurant par exemple la « cage à forts barreaux » de la Prison de Old Bailey ; la scénographie de raies lumineuses représentent abstraitement le toit de l'écurie vide.

Certaines situations cruciales donnent lieu à la composition de véritables fresques, où personnages se figent en leur attitude quand d'autres restent en mouvement. Lors du mariage, Polly sur un promontoire, en robe et voile blanc, semble une vierge immaculée. En corset, jarretières et bas résille, les putains de la maison de passe à Turnbridge, dirigée par une tenancière au rire de sorcière, sont des ombres sur fonds d'écran tour à tour bleu, vert paume, violet ou rouge. Sur ce tableau de la décadence à l'artificialité sulfureuse se détachent les figures de Mac et Jenny, la traîtresse, chevelure rouge cuivrée. Le vestiaire à mendiants est peuplé de voleurs telles des statuaires aux visages blafards figés dans un rictus, pour mieux préparer l'atmosphère de damnés de la scène finale. Soulignons les costumes et le maquillage qui font de ces visages des masques de cire tout droit sortis du musée Grévin, de ces bandits vêtus de cuirs des gangsters de l'époque de la prohibition.

Les silhouettes des comédiens semblent sur la scène grandies, superbes ; les voix de ces chanteurs à la savoureuse diction se fondent dans les sonorités de l'orchestre comme dans un écrin. D'allure sautillante et audacieuse, pétillante et fraîche, Polly (Johanna Griebel) est remarquable de légèreté et de sensibilité dans « Barbara Song » et « Polly's Lied ». D'une formidable dignité (« Ballade über die Frage »), Macheath (Stefan Kurt) a une élégance presque aristocratique avec ses gants blancs, canne à pommeau, et rose blanche à la boutonnière ; une concupiscence raffinée lorsqu'il attend sa femme dans le lit de satin blanc. Les amants chantent d'un même souffle, au clair de lune, un « Libeslied » bercé d'effets de rubato. Telle dans « Zuhälterballade », Jenny (Angela Winkler) a la voix frêle, contristée, suspensive. Formant un couple Peachum détonnant, l'inénarrable Traute Hoess et Jürgen Holtz, austère dans ses tirades qui suscitent l'agitation du public tant les propos font plus que jamais mouche actuellement (« Les lois sont faites pour mieux exploiter ceux qui ne les comprennent pas »).

Ce sont enfin différents univers qui sont conviés sur scène, tel le cabaret dès le Prologue et  « Die Moritat von Mackie Messer », le music-hall, la gestique du cinéma muet, et quelques effets cocasses qui viennent émailler un ensemble remarquablement unifié dans un onirisme ténébreux. Magnifié par Robert Wilson et la troupe du Berliner Ensemble, Die dreigroschenoper de Bertolt Brecht et Kurt  Weill est une source d'étonnement perpétuel.

Représentation du 20 octobre 2013 au Berliner Ensemble à Berlin.
Crédits photographiques © Lesley Leslie-Spinks. 

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