18 octobre 2013

Fräulein Julie d'après August Strindberg, la libre adaptation de Katie Mitchell au répertoire de la Schaubühne am Lehniner Platz de Berlin

Une déconstruction cinématographique du théâtre de Strindberg

Premier projet de la metteure en scène anglaise Katie Mitchell réalisé à la Schaubühne am Lehniner Platz, en collaboration avec le scénographe et concepteur vidéo britannique Leo Warner, Fraülein Julie figure au répertoire de la fameuse salle berlinoise, depuis sa création en 2010. Le texte du dramaturge suédois August Strindberg est réduit à l'essentiel d'un matériau servant à réaliser un film en direct. Sensée induire un possible accès à l'intériorité des personnages tout en créant une atmosphère visuellement poétique, cette mise en abyme du théâtre et du cinéma achoppe à faire pénétrer le spectateur dans cet univers.


Du texte d'August Strindberg n'est conservé que des bribes, les propos des personnages faisant office de point de repères dans la trame de ce récit tragique : une intrigue amoureuse entre Mademoiselle Julie et Jean, le valet de son père Monsieur le comte, fiancé à Kristin, la cuisinière. Les coupures généreuses pratiquées dans les dialogues ont notamment pour effet d'éluder certains thèmes comme d'interpréter ce qui se passe durant la nuit où Julie et Jean se retrouvent seuls. Alors que, dans la pièce, les deux personnages ne font que s'entretenir (les enjeux concernant les problèmes de réputation et de différence de milieu social disparaissent totalement), dans l'adaptation de Katie Mitchell, il est suggéré que la relation soit consommée. De fait, l'acte honteux commis d'autant plus, les rapports se renversent et Jean, après avoir traité Julie de putain, lui ordonne de quitter la chambre. Se confiant à Kristin en évoquant le projet irréaliste d'ouvrir un hôtel tous les trois, la cuisinière la renvoyant avec intransigeance, Julie, dépourvue d'une foi semblable à celle de cette dernière, sera finalement poussée au suicide.

Dans cette adaptation de Katie Mitchell, les dialogues ne constituent donc plus que de fugaces échanges qui réduisent à un presque rien ce qui relève du théâtre. Cette matière sert cependant à nourrir la création d'un univers cinématographique qui permet un déplacement, soit l'introduction d'une focalisation via le prisme de Kristin, cette pieuse et stoïque cuisinière qui observe et écoute. Son personnage est donc sensé prendre une épaisseur que ne lui confère pas l'œuvre de Strindberg, induisant par conséquent une minimisation de la présence de Jean, mais surtout de celle de Julie. En revanche, sont adjoints prologue et fragments prenant la forme de monologues intérieurs qui infléchissent l'œuvre théâtrale vers un univers poétique enveloppant questionnements existentiels, impressions et réminiscences proustiennes.

Véritable plateau de tournage, la scène accueille autant les dispositifs techniques que les décors, dont la reconstitution du style de l'époque est, de même que pour les costumes, admirablement minutieuse. Il s'en dégage un parfum de désuétude, comme à l'image au filtre flouté et jauni projetée sur écran. Tout en lenteur, l'œil de la caméra s'attarde sur les gestes furtifs du flirt surpris par Kristin, ceux de son quotidien à la cuisine, et ceux plus sentimentaux, lorsqu'elle insère par exemple des fleurs dans les pages d'un livre. Le tout baignant dans une atmosphère sonore oscillant entre bruitages, échos lointains de la fête de la saint Jean, et solos de la violoncelliste Chloe Miller, avec accompagnements en bande sonore.

Le désir de créer une atmosphère poétique et un univers focalisé sur l'intime et l'intériorité transparaît donc autant dans les décors, la mise en scène que le travail sur le texte. Mais cette mise en abyme, entre mise en scène théâtrale de la réalisation d'un film d'après une pièce de théâtre dont le matériau est autant réduit que fragmenté et transformé, ne fonctionne malheureusement pas, tant le déséquilibre est prégnant, au regard du dispositif complexe déployé démesurément pour un effet qui laisse froid. Chez le spectateur, dont le regard hésite entre la fixité de l'écran, la scène tournée que le décor camoufle, et les mouvements incongrus sur le plateau, la distanciation est telle, que l'attention est sans cesse détournée et que jamais l'on est happé par l'atmosphère recherchée et encore moins par la présence des comédiens qui passent sans cesse du rôle d'interprète à celui de technicien de plateau ! 

À juger de la qualité de la scénographie et de la mise en scène d'une part, et du résultat cinématographique d'autre part, tant dans la haute technicité que par l'esthétique joliment patinée, est-on en droit de se demander — d'autant que son récent et non plus probant Die Gelbe Tapete d'après Charlotte Perkins Gilman, créé en 2013 à Berlin puis aux ateliers Berthier à Paris et qui témoigne d'un travail se poursuivant dans la même direction —, s'il n'eût pas mieux valu faire un choix entre le théâtre et le cinéma, plutôt que de tenter une conciliation trop démiurgique.

Représentation du 16 octobre 2013 à la Schaubühneam Lehniner Platz de Berlin, en version sous-titrée en anglais et en français.

Crédit photographique © Stephen Cummiskey.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire