10 octobre 2013

Die Bitteren Tränen der Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder, mise en scène Martin Kušej, aux ateliers Berthier à Paris

Prix Faust en 2012, Die Bitteren Tränen der Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder mises en scène par Martin Kušej, dans une production du Residenztheater de Munich, sont présentées aux ateliers Berthier à Paris. Une interprétation qui exploite toute la puissance de cette relation sentimentale entre Petra et Karin, en requérant un engagement total de la part des comédiennes. Bibiana Beglau et Andrea Wenzl, ainsi que Sophie von Kessel dans le rôle de Marlene, déploient toute une palette d'émotions faisant sens dans cette œuvre du dramaturge allemand, auscultant les rapports de force qui se jouent dans la relation amoureuse, avec une acuité stupéfiante. Un spectacle en version originale dont le seul aspect regrettable réside dans le fait de ne pas avoir été donné avec des sous-titrages, plutôt qu'avec une traduction audio en simultané, tant l'expressivité des comédiennes dans cette langue allemande est signifiante.

Après l'échec d'un premier mariage, ou le rêve d'un bel amour vécu dans la transparence et la liberté, Petra von Kant mène indépendamment sa vie et sa carrière de créatrice de mode, lorsqu'elle fait la rencontre bouleversante de Karin, une jeune fille qui cherche à se faire une situation. Tombant follement amoureuse, Petra projette sur elle son rêve d'amour pur, tout en désirant lui offrir les moyens d'embrasser une carrière de mannequin. Rebelle, cette égérie ne supportera pas l'amour devenant exclusif et possessif de Petra, en proie à la jalousie et à la peur, prise dans ses propres contradictions et victime de l'ambiguïté des sentiments. À l'issue d'une relation tumultueuse condamnée à la rupture, cette héroïne de la sensibilité se relève de sa déchéance lorsqu'elle comprend que le véritable amour commence lorsque celui-ci est dénué d'exigence : « Il faut apprendre à aimer sans rien exiger. »

Autour de ce huis clos féminin, la mise en scène de Martin Kušej exacerbe l'atmosphère oppressante de la pièce dans laquelle évoluent six protagonistes (héroïne, mère, fille, amante, amie, factotum). Avec cette sphère privée que représente une cage blanche ceinturée de verre, où le spectateur est placé dans une situation de voyeur (les silhouettes des comédiennes se reflètent de manière déformée dans cette ceinture de miroirs sans tain), c'est tout un jeu de rapports de force qui est donné à voir, comme autant de principes de domination à l'œuvre dans une société bourgeoise que Petra tente de défier en vivant une relation homosexuelle. Or celle-ci ne fait que répéter les schémas préexistants, dont les situations se déclinent en jeux de miroirs. Scandant le texte judicieusement, des blackout accroissent la tension dramatique tout en contrastant avec les scènes éclairées d'une lumière crue. Matelas suspendus et bouteilles quadrillant le sol subissent le sort des successives crises d'hystérie, pour figurer les décombres d'une relation dévastée.

S'appuyant sur une interprétation du texte et des rapports psychologiques d'une incisive subtilité, Marin Kušej parvient à obtenir le meilleur d'une distribution éblouissante. Des comédiennes charismatiques entre lesquelles passent ces choses indicibles qui ne s'expriment que par le corps, en une infime nuance d'un geste ou d'une expression, ou par l'inflexion viscérale de la voix.

Sidonie von Grasenabb (Michaela Steiger), l'amie à qui Petra raconte son divorce et les violences sexuelles subies qui ont éveillé un dégoût croissant des hommes, s'avère fausse confidente. Lors de l'anniversaire de Petra, cette aristocrate boit et s'amuse seule vulgairement, indifférente à la souffrance de son amie d'enfance, accusant la facticité des rapports mondains.

Ce qui se joue dans les rapports mère-fille transparaît dès le coup de téléphone initial où Petra semble regretter de ne pouvoir prévenir aux besoins financiers de sa mère (Elisabeth Schwarz), afin que, dans le face à face de l'acte IV où les deux comédiennes se tiennent aux extrémités opposées de la scène, Petra soit placée en situation de ne pouvoir que contenir, au bord de l'explosion, son amertume, lasse et désespérée d'avoir « tant donné ». Sa fille Gabriele (Elisa Plüss), qui poursuit ses études dans un pensionnat, se montre désemparée, sensible autant qu'angoissée face à la perdition de sa mère. Or entre mère et fille, on sait tout donner, sauf de l'affection.

Karin Thimm (Andrea Wenzl) surgit dans la pièce, sulfureuse et séductrice, intéressée, peut-être, par l'aura de la modéliste. La Petra de Martin Kušej (Bibiana Beglau) semble d'emblée envoûtée, le masque de l'assurance tombant pour laisser place à une curiosité sensible et tendre envers la fille au passé sordide. Perdue dans de lointaines pensées, elle se fait couper les ongles par Marlene, mutilée jusqu'au sang qu'elle suce, comme celui qui coulera, lors de la première soirée orgiaque avec Karin, de son dos écorché par les tessons de bouteilles sur lesquelles elle se vautre sans s'en rendre compte. Cet auto-vampirisme suggère un état mental frisant la psychopathologie. Sa posture d'autruche, tête enfouie sous les matelas lorsqu'elle attend un appel de Karin, signifie la peur qui la domine. Inévitable et induite par la possessivité exclusive de Petra à l'égard de Karin, qui la ronge elle-même autant qu'elle pousse son amante à bout, la rupture intervient après un crachat de Petra qui la traite de putain, et qui renverse les rapports et place Karin en position de force, se délectant cyniquement de reprendre sa liberté.

Quand nombre de représentations de cette relation amoureuse entre deux femmes se cassent véritablement les dents, lesbiennes fausses et superficielles d'autant plus qu'est accentué l'artificialité de l'univers de la mode (de simples contextes, et non enjeux), celle de Martin Kušej exploite le jeu entier et juste des performeuses, n'hésitant pas à placer une longue scène d'amour d'un érotisme aussi intense que saisissant. Mais là encore, alors que l'amour se transforme en haine, que la beauté qui se dégage d'un rapport sexuel tend vers une violence crue (geste trash de Karin mimant sa manière de posséder Petra...), c'est tout le schéma de sa relation conjugale qui se répète quand bien même elle avait appris et compris. Le rêve du bel amour est une fois encore victime des rapports de domination qui se jouent dans le domaine des sentiments, car « l'oppression s'installe d'elle-même » : « l'homme est ainsi fait, il a besoin de l'autre, mais... il n'a pas appris à être deux » (acte I).

Enfin, personnage éminemment énigmatique car totalement silencieux, Marlene (Sophie von Kessel), le factotum de Petra, laisse une grande liberté d'interprétation face à ce qui demeure implicite. Martin Kušej choisit de la mettre en scène en tant qu'objet sexuel d'une Petra fétichiste, représentant in media res leurs jeux sexuels auxquels Marlene consent à se soumettre (du bondage, qui trouve sa raison d'être dans le coup de théâtre final). Il se permet même de rajouter au texte un prologue, monologue interne de Petra en tant que véritable Pygmalion, mais surtout de Marlene qui explicite son oblation, comme une aliénation masochiste : « Lorsque tu es en moi, c'est comme si je sentais ma mort imminente ». Ce personnage cataphorique préfigurant le désir de Petra pour Karine confine le principe jusqu'au tragique. L'aspect fusionnel, alors que Petra et son factotum forment un miroir de la folie (Marlene au bord de la crise d'épilepsie ; Petra de la psychose, susurrant "In My Arms" de Nick Cave), mène au suicide le personnage le plus fragile car le plus tendre.

Poussant à ses extrémités le sens de l'œuvre tout en s'octroyant une liberté qui la respecte, versant dans le trash uniquement à bon escient, tout en tirant parti d'une excellente distribution et d'une Bibiana Beglau subjuguante dans le rôle-titre, Martin Kušej confère à ces Bitteren Tränen der Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder tout le sublime qui leur est dû.

Représentation du 6 octobre 2013 aux ateliers Berthier à Paris. Production du Residenztheater - München. 
Crédit photo © Hans Jörg Michel. 

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