01 octobre 2013

Antigone Sr. / Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church (L), un spectacle de Trajal Harrell au festival d'Automne à Paris

Issue de la série de pièces déclinées en six tailles intitulée Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church, Antigone Sr. poursuit ce projet de réécriture de l'histoire de la danse mené par le chorégraphe new-yorkais Trajal Harrell, soit une rencontre imaginaire entre le voguing de Harlem et la danse post-moderne de la Judson Church. Entre performances et défilés de travestis, Antigone Sr. entend explorer la féminité de la figure grecque éponyme de la pièce en tant que figure de politisation et contexte performatif antique. Ce désir de « penser "en grand" », pour ce spectacle taille large de la série, laisse pour le moins perplexe.

Création qui s'adonne à une réécriture de l'histoire de la danse, Antigone Sr. part d'un postulat pour imaginer ce qui aurait pu advenir si, dans les années 1960, un danseur de la scène du voguing de Harlem était allé à la rencontre des pionniers de la danse post-moderne de la Judson Church, qui compte comme célèbres représentants David Gordon ou Steve Paxton, l'inventeur de la technique Contact improvisation. Né dans les quartiers noirs américains et pratiqué surtout par des performeurs homosexuels et transgenres, le voguing s'initie dans un geste de révolte. Symbole de la lutte des classes, la réappropriation des codes de la mode, et notamment de la pose des mannequins faisant les couvertures du magazine Vogue, se double d'un enjeu compétitif, les danseurs rivalisant par leurs démonstrations.

Plongée dans l'univers esthétique et politique des homosexuels et transgenres américains, Antigone Sr. met en scène des figures de réprouvés appartenant à une minorité marginale. Cruciale, la revendication au droit d'exister et de s'affirmer en tant que tel est sensiblement palpable. Principalement durant la longue scène où un couple d'amants, dignement assis sur un lit recouvert de draps de satin, répètent en chœur : « We are... » pour nommer deux célèbres figures marquées par leur caractère indissociable (Yoko Ono et John Lennon, Cage et Cunningham, Thelma et Louise...). Fastidieuse par sa longueur, l'énumération des sentences (telle celle « To Be or Not To Be » incluse dans un fourre-tout qui ne manque pas d'humour) se conclut par « We are Antigone et Ismène ». La reprise du même principe accentue le propos en soulevant le problème de la visibilité : le désir d'exister et de se montrer par un exhibitionnisme caractéristique du genre.

Chez les quatre performeurs (dirigés par Harrell présent sur scène), en qui se déclinent divers types propres au milieu gay (le bad boy, le viril, la grande dame, la folle excitée...), se dégage un narcissisme ambigu, entre introspection et monstration. Visage impassible, port de tête arrogant, l'attitude est animée par un désir de briller, un sentiment de puissance d'une facticité qui cache mal l'intime désespoir de ces êtres dont la blessure narcissique, voire le désarroi, est prégnant. Figures de la déréliction, leur solitude est totale et jamais ne s'instaure sur scène la moindre connivence.

Marquée par l'appropriation des codes de la mode, le voguing suscite la mise en scène d'un défilé interminable sur un catwalk (podium). Démarches efféminées, déhanchés incroyablement travaillés (en tallons aiguilles, ou, omis, sur les pointes), tenues rivalisant d'une extravagance tournée en dérision... est omniprésent ce fameux travestissement que Trajal Harrell aborde via la figure d'Antigone.

Lors d'un entretien figurant dans la note d'intention du spectacle, Trajal Harrall déclare vouloir interroger le fonctionnement du travestissement des rôles dans le théâtre grec antique, et pose l'hypothèse d'un « engagement visant à questionner la potentialité d'une citoyenneté féminine ». La féminité d'Antigone sert de contexte performatif antique pour introduire un « trouble dans le genre ». Cependant, parler de travestissement dans l'Antiquité, inusité dans un contexte où il se définit en terme de changement d'apparence, est anachronique. D'autre part, l'acteur sur scène (dont la femme est exclue, de même que de la citoyenneté) est par définition efféminé du fait même qu'il joue un rôle et porte un costume, et, pour la tragédie, un masque que s'échangent les différents acteurs selon les épisodes. Cependant, à cette époque, être un homme efféminé ne signifiait pas passer de l'autre côté, celui des femmes (mais davantage des esclaves), quand la virilité se rapportait à la citoyenneté. Quand l'Antigone de Harrell clame « I am a woman », c'est tenter d'insérer du trouble dans le genre dans un contexte historique et artistique qui ne fonctionne pas sur la même polarité contemporaine. Mais encore, la tragédie manifeste un écart entre le monde archaïque du mythe et la réalité historique du contexte dans laquelle elle émerge, et meurt. L'Antigone antique révèle la tension entre oikos (famille dont elle est le défenseur démesuré) et cité, davantage qu'un conflit entre une jeune femme et un Roi représentatif du pouvoir, selon une interprétation du mythe plus moderne, à l'œuvre chez Jean Anouilh notamment. On reste donc sceptique quant à l'exploration de la féminité d'Antigone en tant que « figure de politisation, afin de repenser les droits des deux genres dans la Grèce antique ». Si la réécriture de l'histoire de la danse par la rencontre imaginaire entre deux courants est fructueuse, celle menée sur les droits des genres ne convainc en tout cas absolument pas sur la scène, et sert simplement à produire, par le brouillage des codes vestimentaires, une impression visuelle reposant sur l'érotisme troublant d'un travestissement transgressif dans notre contexte normatif, et que cette Antigone Sr. ne renouvelle finalement guère. 

Quant à la performance chorégraphique, les danseurs se livrent en solo, parfois simultanés, à des démonstrations de voguing aussi fascinantes (l'admirable souplesse des jambes, rebondissant sur trois carrés blancs disposés au sol, est telle, qu'on croirait qu'ils évoluent sur un trampoline), que sensiblement émouvantes (avec ces fameux mouvements des bras et des mains). Mais, n'intervenant que lors d'une introduction et d'un final, dans un spectacle où les séquences trainent en longueur et qui comporte trop de redites, elles ne suffisent pas à combler un vide latent. On est à peine réveillé de l'ennui lors du climax qui met en scène une soirée techno house, où les danseurs, dispatchés sur le plateau et dans le public, l'enflamment par l'intensité de performances qui témoignent autant de leur caractère physiquement jouissif qu'exhibitionniste. Showmens charismatiques, ces performeurs venus d'outre-Atlantique savent jouer avec le public, mais ne peuvent malheureusement pas sauver un spectacle qui manque cruellement de forme et de matière. Le moins qu'on puisse dire, c'est que cette Antigone Sr. de Trajal Harrell a suscité des réactions antagonistes : quand une partie du public lui a réservé une standing ovation, beaucoup avaient déjà quitté la salle. Peut-être à l'image de l'univers de la mode, dont les raisons d'un engouement inconditionnel demeurent parfois bien surfaites et irrationnelles.


Représentation du 26 septembre 2013 au centre Pompidou à Paris, dans le cadre du festival d'Automne à Paris.       Crédit photos © Bengt Gustafsson.

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