05 septembre 2013

Trust, un projet de Falk Richter et Anouk van Dijk, à la Schaubühne am Lehniner Platz de Berlin

Trust, ou le vacillement des valeurs à l'aune de la crise des systèmes dirigeants

Figurant au répertoire de la Schaubühne am Lehniner Platz de Berlin depuis sa création en 2009, Trust est le projet né de la collaboration artistique entre l'auteur et metteur en scène allemand Falk Richter et la chorégraphe hollandaise Anouk van Dijk. Ce spectacle à la plastique étonnante, par son foisonnement et sa force autant que par la finesse de sa finition, est présenté dans sa version originale, en allemand, avec sur-titrage en français. Sa forme hybride, fixée à l'issue d'un processus créatif travaillant la parole et le corps, le mouvement et la voix, n'a pas manqué de surprendre alors, lors des premières représentations, le public de la Schaubühne (dont Falk Richter est metteur en scène associé) habitué à un théâtre à texte. Usant de cette forme contemporaine mêlant le théâtre à la danse, en réunissant sur le plateau des acteurs de la Schaubühne et des danseurs de la Compagnie anoukvandijk dc, ce projet examine un sujet éminemment actuel, soit le problème de la confiance au sein des relations humaines dont les fondements et les mécanismes vacillent, à l'aune de la crise des systèmes financiers qui gouvernent le monde. 

Trust aborde le problème de la confiance selon un double enjeu, social et politique. Les relations interpersonnelles s'inscrivent dans l'arrière-plan de la crise économique. De la même manière que la confiance envers les systèmes est ébranlée, se pose le problème de la confiance entre les êtres lorsque la nature du lien repose sur l'intérêt (financier, aura du statut social, carrière, séduction par l'argent...). Dans un monde où le rôle de l'argent est omniprésent, à une époque de construction de valeurs virtuelles et de destruction de valeurs réelles, en quelles valeurs peut-on alors faire confiance lorsque les systèmes s'écroulent ? Les personnages mis en scène sont au bord de l'effondrement, les valeurs entre les individus sont posées en termes d'apparence, d'exigence sociale, l'argent dévalorise un corps qu'eux-mêmes ne reconnaissent plus. Le désir de rencontre pour l'échange et le partage n'intéresserait plus personne dès lors que l'argent n'est plus en jeu. Publicité, consumérisme et nouveaux outils de communication sèment le trouble dans les repères par leurs pouvoirs délétères.

Sur cette toile de fond où évoluent neuf protagonistes, un couple traverse notamment une crise qui interroge ce que signifie « être ensemble », quand, après 14 ans de vie commune, ils réalisent qu'ils ont été véritablement en relation durant... 3 semaines. Frivole et superficielle, la femme infidèle collectionne les amants dont l'attirance ne réside que sur le chiffre de leur compte bancaire, et a l'effronterie naïve de déclarer, impayable, à son compagnon : « Après tout ce qui s'est passé, tu peux encore me faire confiance » ! La séparation advenue, lui se réfugie dans une solitude calme et silencieuse. Le désœuvrement acquiert une certaine beauté, l'isolement apparaît, à l'image aussi de cet appartement du 27ème étage, comme l'ultime refuge par la sécurité qu'il procure.

Cette pièce est le constat d'une fatalité, le monde est dominé par l'argent qui « va continuer sans nous ». Il est vain de lutter, de vouloir changer le monde, ou de fuir (l'appel à la révolte contre le banquier du personnage principal ne rencontre en écho que l'apathie des personnages). Renoncement et pessimisme sont omniprésents dans la récurrence même d'une structure de phrase associant un conditionnel à une conjonction adversative : « je pourrais aller partout, mais je reste là », ou « et si je faisais..., mais ça ne changerait rien ». Alors, « Alles so lassen, wie es ist » (« Donc, tout laisser tel quel »). Lorsqu'il s'agit de vivre dans un monde sans but ni sens, le mieux auquel on puisse aspirer est de s'y « intégrer ». Les paroles conclusives (« Je ne peux partir ni ne peux m'effondrer, j'arrive simplement ») laissent poindre l'anéantissement de toute volonté, de tout désir. Car ce qui arrive simplement est hasardeux, notre présence se fait docile, soumise aux lois du système.

Une forme hybride découlant d'un work in progress

Associant des acteurs de la Schaubühne et des danseurs de la Compagnie anoukvandijk dc dirigés par Falk Richter et Anouk van Dijk, Trust est un « projet », ce qui laisse transparaître une différence dans la conception moderne de la notion de dramaturge, et donc de texte : si le dramaturge fait référence à l'écrivain, en France notamment, en Allemagne signifie-t-il davantage un collaborateur artistique qui travaille avec différents interlocuteurs, en l'occurrence, ici, une chorégraphe. S'ensuit l'élaboration d'un projet pour la scène mêlant le théâtre à la danse, où la forme, et donc aussi le texte, s'élaborent au fil d'un processus d'écriture de plateau. Il s'agit de travailler des situations sur un sujet, par le biais de l'improvisation durant laquelle doivent se concilier les aptitudes privilégiées des protagonistes — expression corporelle chez les danseurs, vocale chez les acteurs, qui se révèlent être cependant de véritables performeurs —, l'agencement des diverses scènes et éléments n'intervenant qu'à la fin. D'où cette forme hybride foisonnante, qui juxtapose monologues (véritables tirades, morceaux de bravoure), dialogues corrosifs, épisodes musicaux et chorégraphiques, et également un moment de confusion totale où les prises de parole en choral brouillent le discours, duquel émergent des syntagmes cruciaux, comme d'obsédants échos. Une structure complexe emmenée, grâce à une gestion extrêmement fluide de la variété des rythmes et des intensités.

La performance des acteurs et des danseurs jouit du fruit du travail singulier mené par la chorégraphe Anouk van Dijk, connue pour avoir élaboré son propre système de mouvement, à l'encontre de la tradition. La Countertechnique veut que soient données des directions contraires à chaque mouvement, l'instabilité qui en découle mettant en crise à chaque instant l'équilibre. Une scène marquante dès le début en est la pleine illustration, où le double mouvement du corps — élévations/chutes répétées violemment — mime les deux attitudes contradictoires qui habitent les êtres — désir-aspiration/désillusion-renoncement-effondrement —, quand d'autres témoignent de leur inquiétante fébrilité.

Aussi faut-il remarquer l'utilisation de l'espace scénique, sur lequel sont dispatchées les situations, entre plateau, étages, ou espace clos d'un  appartement. Un spectacle visuellement déroutant pour le public placé face à un monde en proie à l'effarement, requérant une attitude à la fois de lâcher-prise et d'extrême vigilance. La musique insuffle rythme et atmosphère pénétrante, en bénéficiant d'une sonorisation excellente, tout particulièrement — il faut le souligner, de la part des techniciens de la Schaubühne — de la voix amplifiée par le micro, dont le dosage et la qualité sonores sont remarquables. De même, la présence des acteurs se fait physique et puissante, sans qu'ils ne donnent l'impression de trop en faire. Car la projection de la voix, dont les tonalités et la diction sont expressivement très sensibles, émane d'un corps campé viscéralement, les paroles étant affirmées de manière percutante, mais non agressive (citons pour leurs remarquables prestations Stefan Stern, Lea Draeger et Kay Bartholomäus Schulze).

En dépit de la noirceur du propos, Trust de Falk Richter et Anouk van Dijk, subjuguant de virtuosité scénique et de véracité, mais ne manquant pas d'humour piquant, suscite étonnamment une sympathie, grâce, sans conteste, à l'empathie que suscitent ces performeurs absolument touchants dans leur désœuvrement.     

Représentation du 21 août à la Schaubühne am Lehniner Platz de Berlin.                                                 Photographies © Heiko Schäfer, 2009. 

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