16 septembre 2013

Des Arbres à abattre, d'après le roman de Thomas Bernhard, un projet de Claude Duparfait et Célie Pauthe à La Colline à Paris

Adaptation théâtrale du roman de Thomas Bernhard réalisée par Claude Duparfait et Célie Pauthe, et créée en 2012, Des Arbres à abattre (1984) est repris en ouverture de la saison 2013-2014 du théâtre La Colline à Paris. Ce spectacle sera d'ailleurs suivi d'un même projet d'adaptation mené par Krystian Lupa sur Perturbation (1967) du même auteur autrichien, en une intéressante mise en regard. Double de l'auteur, le narrateur des Arbres à abattre, vivant reclus depuis son rejet de la société viennoise artistique et de ses mondanités, se voit contraint, à l'occasion de la mort d'une ancienne amie comédienne, d'accepter l'invitation à dîner des époux Auersberger. Événement insupportable pour lui qui se livre à une invective contre ce milieu qu'il abhorre, analyse et dissèque. Dans une traduction de Bernard Kreiss qui fait goûter tout le sel de la langue brûlante de Thomas Bernhard, le texte bénéficie d'une mise en scène et d'une interprétation ciselées, baignant dans une atmosphère sulfureuse.

Un auteur à la critique féroce
Écrivain et dramaturge autrichien, dans sa jeunesse musicien formé à Salzbourg, Thomas Bernhard (1931-1989) entretient un rapport complexe avec sa patrie dont il fait la critique acerbe dans ses écrits, journalistiques, romanesques ou théâtraux. Une véritable œuvre à scandale, tel celui suscité par Heldenplatz (1988) dans laquelle il attaque l'hypocrisie autrichienne lors du 50ème anniversaire de l'Anschluss, écrivant notamment : « Il y a aujourd'hui plus de nazis à Vienne qu'en 1938 ».

Des arbres à abattre — Une irritation s'avèrent une virulente invective contre le monde artistique viennois, révélant ainsi ce qui motive l'écriture de l'auteur : « Ma vie entière en tant qu'existence n'est rien d'autre qu'une volonté constante de déranger et d'irriter. » (La Cave) Le sous-titre même de l'œuvre résume l'élan qui l'habite, soit cette irritation (Erregung) suscitée par cette « réalité si mauvaise ».  Car c'est bien par son style, cynique, corrosif — davantage que par son propos qui ne livre guère de révélation transcendante sur l'aspect nauséabond de la mondanité artistique —, que cette œuvre frappe les esprits.

Du roman à la scène
En deux mouvements, l'adaptation de Claude Duparfait est initiée par un long monologue (50 min) où le narrateur ressasse ses obsessions. On glisse ensuite vers le théâtre à l'entrée en scène des convives, durant deux tableaux. Se tenant à l'écart de la mondanité, silencieux jusqu'aux ultimes moments, il observe et écoute les protagonistes du dîner.

Ayant renoncé et rompu avec son milieu depuis près de trente ans (le récit se situe dans les années 1980), retranché dans une solitude thérapeutique, le narrateur (Claude Duparfait) s'agace d'avoir cédé à l'invitation au dîner donné par les Auersberger, en l'honneur d'un comédien du Burgtheater. Le jour même, ils ont assisté aux funérailles de Joana, ombre sacrifiée qui plane comme un poids sur les consciences (insouciance émerveillée d'un visage filmé, projeté sur le drap transparent au changement de tableau). Comédienne marginale ayant échoué, exploitée par un « faiseur de théâtre », celle qui avait le don de voir le Beau parmi la laideur fut l'amie intime, pourtant oubliée — la réalité cruelle a raison du sentiment d'amitié pour la vie, ressenti dans l'instant. Dans le dilemme qui le taraude, dialogue intérieur versant vers un constat d'absurdité, le narrateur se sent avoir été acculé à cette « grave erreur » d'avoir accepté l'invitation, en incombant à Joanna sa propre fatalité.

Lors du dîner se donne à voir et à entendre la projection de sa représentation du salon artistique où se côtoient milieux littéraires, théâtraux et musicaux, où les jacasseurs tiennent des propos d'une affligeante pauvreté intellectuelle. Les discussions tournent autour d'une absurde comparaison qualitative entre Ibsen et Strindberg, du sempiternel débat entre classicisme et modernité, de l'interprétation sans art... Moment jubilatoire, les propos du compositeur suintent la fatuité (de même l'égo surdimensionné du comédien), son interprétation inspirée d'aphorismes musicaux au piano, écorchant le dodécaphonisme au passage, est sérieusement grotesque. La musique autrichienne, que ce soit par le caractère monumental d'un Bruckner ou chétif d'un Webern, est insupportable. La jeunesse, médiocre, finit de concourir à la décadence de l'art... Un tableau sans concession criblé de formules affutés.

Fin de soirée trop arrosée, la crise éclate et les vérités se jettent à la face de l'autre. Celle du narrateur se fait également jour : sa haine, suspecte, n'est que le symptôme du rejet de ce qui l'a fasciné autrefois (cette outrecuidante « Virginia Woolf de Vienne », notamment). Alors la formule du comédien qui, fatigué lui-même et n'aspirant plus qu'à la retraite, à un refuge dans une forêt d'« arbres à abattre », fait mouche, le narrateur découvrant en lui un philosophe insoupçonné. Se dit tout le caractère destructeur du monde artistique, milieu implacable et délétère broyant les individus, les êtres et la pensée. À l'image du suicide de la comédienne, la mort, omniprésente, est celle contre laquelle Thomas Bernhard se dresse dans sa haine de la réalité. Mais par sa course, fuyant au final un centre-ville vers lequel il retourne en réalité inconsciemment, point le désir contradictoire de ce misanthrope qui ne peut se passer du monde, étant « quand même forcé de l'aimer ». Celui qui dissèque, analyse son milieu, n'est rien sans lui, et, en aucune mesure, d'ailleurs, il n'adopte une posture de surplomb, se livrant dans un même geste à sa propre autocritique. Sa pulsion d'écriture étant l'irritation, sans monde, sans excitation, nulle écriture possible.

Sobrement raffinée, n'apparaissant véritablement qu'à l'acte II sous les lumières diffuses, avant que les convives n'arrivent de manière mystérieusement sournoise, la scénographie ne recourt qu'à de simples éléments qui suffisent à suggérer l'atmosphère de l'époque viennoise (fauteuil à oreilles, chandeliers, piano à queue — objet de l'incurie des convives qui le traitent comme une table de banquet). L'excellente distribution jouit de la présence subtile d'un Claude Duparfait dont l'offuscation, replié bras croisés dans son fauteuil ou observateur apeuré, a l'effarement craintif d'un être chétif (Thomas Bernhard ne fut-il pas tuberculeux ?). Annie Mercier, éloquente, est savoureusement vicieuse. Époustouflant vaniteux, Laurent Manzoni, grotesque au piano singeant la modernité musicale, est pris d'humilité lors de l'interprétation du second mouvement du Concerto en Sol de Maurice Ravel. Des personnages dont les traits dessinent une complexe ambigüité.

Claude Duparfait et Célie Pauthe servent ces Arbres à abattre de Thomas Bernard de leur théâtre consciencieusement pertinent.

Représentation du 11 septembre 2013 au théâtre La Colline à Paris. 

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