29 août 2013

The Goldlandbergs, spectacle chorégraphique d'Emanuel Gat, présenté au festival Tanz im August de Berlin, à la Haus der Berliner Festspiele

À l'image de son titre fondant les deux œuvres éponymes du spectacle, The Goldlandbergs d'Emanuel Gat, présentés à la Haus der Berliner Festspiele dans le cadre du festival Tanz im August de Berlin, opèrent une osmose entre spiritualité musicale et pureté du geste chorégraphique. Cette création de la compagnie Emanuel Gat Dance s'appuie sur la bande originale du documentaire intitulé The Quiet in the Land (1977) de Glenn Gould, et son interprétation datant de 1981 des Variations Goldberg (1740) de Jean-Sébastien Bach. S'attachant à mettre en lumière la structure contrapunctique d'une œuvre caractérisée par sa maîtrise formelle, les extraits de la version historique livrée par le pianiste s'imbriquent dans ceux du documentaire constitué de prises sonores en forme de contrepoint entre musique, voix et effets sonores. Source de créativité fertile pour Glenn Gould, cette manipulation en studio génère un singulier portrait d'une famille issue d'une communauté mennonite, autant que livre une réflexion sur la société. Adjoignant le mouvement chorégraphique aux éléments sonores, Emanuel Gat tisse des strates en contrepoint qui s'écoulent religieusement.

Préalable au spectacle, une installation photographique intitulée It's people, how abstract can it get ? invite à pénétrer dans un espace plongé dans l'obscurité, dans laquelle se fond l'arrière-plan sombre des photographies. De là une saisissante impression que procurent les portraits des danseurs s'en dégageant, éclairés par une lumière diffuse et naturelle (les prises de vue ont été réalisées lors d'une répétition au studio Cunningham), que reproduiront celles aux tonalités jaune doré de Samson Milcent sur la scène. Durant cette exposition mise en scène silencieusement ou accompagnée des extraits sonores du documentaire, les danseurs mis en relief par la profondeur de champ et un effet de sfumato, apparaissent ambivalents par la puissance et la délicate sensualité de leur corps, autant que par leurs regards humbles exprimant une intime précarité. Une première expérience dont l'étrangeté est propice à une introspection qu'approfondira la performance scénique.


Portrait fugué de voix, bruits et musiques et dernier volet de la Solitude Trilogy de Glenn Gould, The Quiet in the Land suit une communauté mennonite basée à Manitoba, Canada. Cette confession chrétienne issue de la réforme protestante refuse notamment le progrès technique, vivant solitairement et hors du monde. Y retentissent aussi la voix de Janis Joplin, avec la chanson "Mercedes Benz", et des extraits des Suites pour violoncelle seul de Bach. Au fil du spectacle se greffent Aria et variations issues de l'œuvre dédiée au claveciniste virtuose Johann Gottlieb Goldberg (1727-1756).

Sur l'espace scénique relativement resserré de la Haus der Berliner Festspiele, la chorégraphie d'Emanuel Gat, qui semble, durant le processus créatif, adopter une posture d'observateur davantage que de régisseur, s'attache à illustrer les structures complexes régissant les relations humaines, d'où émergent de multiples situations et agencements. Et c'est toute l'ambivalence de la nature des liens, entre douceur et tension, entre force et fragilité, qu'il rend sensiblement palpable. S'ouvrant par le choral liminaire du documentaire, la spiritualité mélancolique de la musique prend corps chez les huit danseurs évoluant en groupe, et qui témoignent d'une émouvante prévenance réciproque. Gestuelles des mains, entrelacements et enjambements délicats, attouchements et portés précautionneux... il y a quelque chose de profondément humain qui suinte de la qualité d'attention et de réaction, d'écoute par le regard, des uns envers les autres. Ce fil ténu, éphémère, qui les relie dans leur distance dit l'expression respectueuse envers la fragilité des êtres.

Sous l'impulsion notamment des variations choisies, l'intensité s'accroît au fil de duos saisissants, mixtes ou entre hommes. Une telle puissance se dégage des corps masculins quasi nus — ceux féminins sont purs —, de leur musculature saillante exhibée, autant que de leur merveilleuse sensualité (avec des gestes parfois maniérés caractérisés par leur tenue) que l'ensemble est d'une force et d'une tranquillité fascinantes. Le rideau baissé sur un tableau final, image d'une proposition suspensive, laisse un sentiment d'incertitude, d'évanescence. Cette dignité qui se dégage de l'impression produite par The Goldlandbergs d'Emanuel Gat nous habite d'un silence intérieur qui perdure.    


Représentation du 23 août 2013, au festival Tanz im August de Berlin, Haus der Berliner Festspiele.
Sophie Lespiaux © Rue duthéâtre.

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