17 juillet 2013

Körper de Sasha Waltz, au festival de Marseille danse et arts multiples

Nommée « Ambassadeur Culturel Européen », Sasha Waltz & Guests est une invitée fidèle mais surtout incontournable de la 18ème édition du festival de Marseille danse et arts multiples, en cette année 2013 où la cité phocéenne est nommée Capitale européenne de la culture. Après Travelogue I en 2001, Zweiland en 2002 ou Impromptus en 2012 est présentée une œuvre phare de la chorégraphe allemande Sasha Waltz, issue de son triptyque sur le corps intitulé Körper / S / noBody. Créés le 22 janvier 2000 à la Schaubühne am Lehniner Platz de Berlin, Körper (« Corps »), dont le travail a pris forme au sein du Musée juif de Berlin dessiné par Daniel Libeskind, s'inspire des résonnances contemporaines de l'Holocauste pour interroger ce qu'est un « corps », en le situant dans l'espace et dans le temps de l'Histoire. Sur scène, treize danseurs s'engagent dans cette exploration.

Amorcée dans le flottement alors que des spectateurs prennent encore place, en présence de deux danseurs se manifestant contre l'imposant mur noir qui barre la scène, la représentation se désigne en tant que telle, et s'inscrit dans notre époque actuelle (une femme défile en montrant un panneau lumineux donnant la consigne d'éteindre son téléphone portable), car Körper est une œuvre qui porte avant tout un regard sur notre monde contemporain pour délivrer un constat.

En solo, duo, trio etc., des danseurs dont les gestes saccadés et vifs sont inspirés des arts martiaux, engagent une lutte, mais un dernier danseur introduit de la fluidité dans les contacts physiques qui deviennent plus sensuels (Sasha Waltz exploitant souvent le Contact improvisation initié par Steve Paxton). Dans le renfoncement rectangulaire du mur, derrière une vitre, apparaissent un à un des corps nus et pâles, créatures qui se meuvent comme en apesanteur et dont la lenteur des mouvements est d'un calme obnubilant. Rendant visuellement sensible la matière des corps, les mouvements des danseurs sont initiés par la peau des corps qu'ils tirent, corps auscultés qui seront vidés de leur eau.
© Pedro Arnay

L'intervention orale d'une femme, principe récurrent dans une forme qui tend brièvement vers le théâtre, témoigne du malaise existentiel des êtres, de l'angoisse, de l'hypocondrie et de la perte de repères (tous désignent un organe par le geste, que le référent dans l'énonciation contredit). Deux situations mises en regards — deux femmes fixent le prix des enchères sur leur corps, un homme extrait des replis de sa peau balles de ping-pong et organes (des danseurs se faisant là véritables prestidigitateurs) — jettent un regard critique teinté d'humour noir sur le commerce des corps, chirurgie esthétique ou marchandisation des organes.

Greffe de deux corps humains, une créature hybride semblable à un centaure  — le plus fameux se nomme Chiron (kheir, « main » en grec) en référence à son habileté manuelle — se transforme en créature à dix bras, tel Shiva dans sa forme Mahâkâla à l'aspect protecteur, qui portent des assiettes bruissant comme des castagnettes (organisme génétiquement modifié ultra-performant ?). La tension s'accroît, sous-tendue par l'accélération rythmique de la musique bruitiste, lors d'un tableau figurant d'absurdes situations — psittacistes qui applaudissent ou pulvérisent du déodorant, skieur qui descend le mur, homme qui se broie le sexe et dont les craquements sont amplifiés... — jusqu'à un climax assourdissant où le mur s'affale.

Telle une marche funèbre, une musique (Hans Peter Kuhn) commence à retentir, seul moment où la mélodie d'un accordéon confère une dimension plus sensible, humaine, et tragique. Sur le pan de mur incliné, les corps, dont la carnation blafarde est adoucie par une lumière jaune, s'alignent et s'agglutinent recroquevillés. Une image qui n'est pas sans rappeler celles des charniers et des camps concentrationnaires. Puis un duo qui devient quatuor entame une danse harmonieuse et pleine de douceur entre les êtres, moment émotionnellement intense, avant que d'autres, de noir vêtus, ne les prennent à la gorge.

Le dernier temps de l'œuvre est dominé par une esthétique de l'espace, où corps et décors dessinent des lignes de fuite : homme immobile au centre, corps écrivant et dessinant à la craie sur la paroi, femme maniant deux perches auxquelles sont rattachés ses cheveux tressés... Quant à la fin, laissée ouverte dans une évanescence suspensive, elle est précédée d'une image forte, où des groupes clament en chœur « yes ! » ou « no ! », qui soulève la question de la moralité, où acquiescement et refus semblent affaire de communauté et non d'individualité ni de libre arbitre.
© Bernd Uhlig 

Avec Körper, Sasha Waltz livrait une œuvre complexe et formellement singulière (il est intéressant de constater que ce qui semble évoquer l'Holocauste intervient davantage après la chute du mur et les situations référant à des exactions plus explicitement actuelles, soit la dérive ultime qui découle de l'appréhension d'un corps dénué d'individualité et d'âme, et donc toujours d'actualité). Ses enjeux ne se laissent appréhender qu'avec du recul, son esthétique figurative puissamment évocatrice laisse un large champ à l'imagination. Explicite et métaphorique mais surtout expressionniste, cette monstration des corps nus (sans connotation sexuelle ni culturelle) explorés dans leur matière et leur fonction, sublime et froide, chirurgicale et humaine, laisse perplexe et intrigué face à son étrangeté, autant que fasciné face à sa plastique et à son esthétique.


Représentation du 6 juillet 2013 au Silo à Marseille. 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire