07 juin 2013

Le Sacre du printemps d'Igor Stravinsky, chorégraphies de Sasha Waltz et Vaslav Nijinski : centenaire de la création au théâtre des Champs-Elysées, ballet et orchestre du théâtre Mariinsky

                 © Bernd Uhlig 
Représentation faste s'inscrivant dans le cadre du centenaire du théâtre, Le Sacre du printemps d'Igor Stravinsky représenté aux Champs-Élysées célèbre dans le même temps le centenaire de la création du ballet, en offrant une mise en regard de deux versions chorégraphiques. L'orchestre et le ballet du théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg honorent de leur venue ce temps fort de la saison du théâtre parisien, pour rendre hommage à la célèbre version de Vaslav Nijinski et présenter la nouvelle création de Sasha Waltz.

Devenue si célèbre par le scandale suscité lors de la première du Sacre du printemps, le 29 mai 1913 au théâtre des Champs-Élysées, la chorégraphie de Vaslav Nijinski est redonnée grâce au travail de reconstitution des décors et des costumes (originaux de Nicolas Roerich) réalisé par Millicent Hosdson et Kenneth Archer, en 1987. Ceci permet un retour dans l'univers de cérémonie païenne que Nijinsky avait mis en scène et chorégraphié, bouleversant alors tous les codes du ballet classique par ses mouvements convulsifs et ses postures désarticulées (courbées, têtes baissées, pieds en-dedans) qui redoublaient la brutalité de la musique orchestrale. Cette modalité expressionniste ouvrait la danse à la voie de la modernité autant qu'elle coïncidait au basculement dans le XXème siècle. Œuvre historique et mythe pour tout chorégraphe, Le Sacre vit, au cours du siècle, de nombreuses versions marquer les mémoires de leur empreinte, telles celles de Maurice Béjart en 1959 ou Pina Bausch en 1975. Tout l'enjeu de ce spectacle réside ainsi dans la découverte de l'aspect que revêtira cette nouvelle création du Sacre du printemps, proposée un siècle plus tard sur cette même scène, conçue par la chorégraphe allemande Sasha Waltz dans une coproduction du théâtre Mariinsky et Sasha Waltz & Guests.
© Bernd Uhlig

Dans le premier tableau « L'Adoration de la terre » s'ouvrant par une atmosphère enfumée et mystérieuse, la scène découvre un tas de gravier, se plaçant ainsi d'emblée sous le signe de la terre. Étreinte sensuelle d'un couple de danseurs au sol, solo lent et gracieux d'une adolescente, l'éveil est tendre et doux sous le solo lyrique du basson. Dans « Les Augures printaniers », la ronde formée autour du tas de gravier, rappelant avec davantage de souplesse celle de la version de Pina Bausch, est rompue par les accords staccatos qui pétrifient les groupes de danseurs, se figeant alternativement en implorant ciel et terre. Des pantins raides, bras tendus, avancent, boitillant à pieds joints. Danses virevoltantes piétinent et font voler en poussière le tas de gravier dans le « Jeu du rapt ». Les « Rondes printanières » se teintent de mysticisme, les jeunes filles semblant tendre des offrandes invisibles dans leurs mains, se touchent en de bienveillantes caresses. Dans les « Jeux des cités rivales », les danseurs alignés, à genoux, sont pris, apeurés, de soubresauts tandis qu'un couple s'affronte, l'homme piétiné par la femme qui le maintient à terre. Le groupe, sous l'emprise de tremblements furieux, annonce les processions du « Cortège du sage », où danseurs accroupis bondissent comme des crapauds et où l'un, porté par les autres, désigne du doigt le lointain. De la voûte céleste commence à poindre un glaive (symbole des combats) qui va croître insidieusement telle une stalactite. Des corps enchevêtrés se dénudent les uns les autres et gisent durant une longue pause silencieuse. Retentit la « Danse de la terre » où l'attroupement effectue des sauts alternés, en une image suggestive figurant puissamment une force éruptive jaillissant d'un cratère. Ce premier tableau se clôt sur scène de strangulation, laissant une première victime évanouie.

Deux hommes aux solos extatiques annoncent un nouvel éveil, rappelant la structure cyclique de la nature. Bras tendus et doigts désignant ciel et terre, l'un mime un geste telle une préfiguration de la clôture de ce second tableau qui doit conduire au « Sacrifice ». Le groupe, auquel se sont joints deux enfants, se rassemble et certains ont la démarche frêle d'une autruche au long coup. Le « Cercle mystérieux des adolescentes » a des allures de cérémonie rituelle incantatoire. Les rythmes de la « Glorification de l'Élue » provoquent terreur et débandade, l'effroi se lisant dans les regards dit la menace qui plane sur tous, la désignation restant encore indéterminée parmi les femmes portées dans les airs. Aux roulements de timbales de « L'Évocation des ancêtres », la scène se fige sur un tableau effroyable. Portées à bout de bras par des hommes, des femmes comme autant de victimes potentielles restent perchées telles des épouvantails, avant de s'écrouler une à une. Cette visualisation de la musique semble évoquer une exécution collective autant qu'un rite de conjuration, une adresse à un Dieu protecteur des récoltes. Sur l'« Action rituelle des ancêtres », orchestre tonitruant, le groupe est sous l'emprise collective d'une force furieuse qui conduit à la « Danse sacrale - l'Élue », poussant l'angoisse à son comble au sein de la communauté par cette élection si tardive de la victime sacrifiée. Dansant comme possédée, elle lutte contre une force agissante, se dresse dans un ultime spasme, et s'effondre gisante à terre, la gorge sous la pointe du glaive.  

Si l'on retrouve de nombreuses références à la version de Pina Bausch (costumes aux couleurs et coupes plus variées de Bernd Skodzig ; femmes aux longs cheveux ; scénographie de Sasha Waltz et Pia Maier Schriever faisant allusion, avec ce gravier, à la dimension tellurique de la partition), cette ultime danse tragique se démarque d'interprétations typiques. Celle de Maurice Béjart par exemple, toute en tension érotique où un couple élu est porté par le corps de ballet, celle de Pina Bausch, où la victime sacrifiée s'écroule exténuée après ces âpres combats que se livrent les êtres humains. Moins violemment primitive, la chorégraphie de Sasha Waltz, avec ce glaive fatal scellant le destin de l'Élue, met l'accent sur une dimension sacrée et sacrificielle, dans un geste individuel pour le bien de la communauté.

Accompagnée par l'orchestre de Valery Gergiev aux sonorités somptueuses dans les passages violents et lyriques dans les solos de cordes et de vents, la composition de cette chorégraphie est servie par une dramaturgie claire et suspensive. Émaillé de détails signifiants et de situations absolument contrastées, le propos est sous-tendu de thèmes archaïques, mythiques et politiques, de références aux rites sacrés qui jalonnaient déjà l'œuvre de la chorégraphe Sasha Waltz. Son Sacre possède une force vitale toute en fluidité, une gestuelle expressionniste toute en sensualité, une grâce et un lyrisme qui siéent si justement aux danseurs du ballet Mariinsky. Dénuée d'intention avant-gardiste ou scandaleuse, l'esthétique de Sasha Waltz fascine par sa puissance plus que par sa violence. Sans doute se situe-t-elle là dans la continuité humaniste de cette Pina Bausch qui déclarait : « Longtemps, j'ai pensé que le rôle de l'artiste était de secouer le public. Aujourd'hui, je veux lui offrir sur scène ce que le monde, devenu trop dur, ne lui donne plus : des moments d'amour pur. », en ce que son Sacre est avant tout un moment de pure beauté.

Représentation du 31 mai 2013 au théâtre des Champs-Élysées : création du Sacre de Sasha Waltz le 29 mai 2013 à Paris, le 13 mai 2013 à Saint-Pétersbourg.

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