04 avril 2013

Poème mystique, un disque Ernest Bloch par la violoniste Elsa Grether et le pianiste Ferenc Vizi


Elsa Grether, violoniste française, consacre son premier enregistrement intitulé Poème mystique, réalisé avec le pianiste roumain Ferenc Vizi, à Ernest Bloch (1880-1959). Violoniste élève d'Eugène Ysaÿe, ce compositeur suisse, naturalisé américain en 1924, livre dans l'entre-deux-guerres un diptyque pour violon et piano marqué par un contraste entre réalisme et idéalisme. Alors que la première sonate dépeint « le monde tel qu'il est : la lutte frénétique des forces aveugles et primordiales », la seconde évoque « le monde tel qu'il devrait être : le monde dont nous rêvons ».

Créée par les polonais Pawel Kochański et Artur Rubinstein, la Sonata n° 1 for violin and piano (1920), recourant à un système atonal, témoigne d'une violence omniprésente, telle un reflet expressionniste de l'esprit tourmenté de l'après-guerre. Avec son thème obsédant de trois notes et ses accents rythmiques, l'Agitato manifeste une brutalité résultant d'un conflit, d'une insupportable angoisse que l'interprétation souligne par un jeu dont la tension demeure intérieure : sonorités mates et accents sourds au piano, jeu nerveux mais finement maîtrisé, tendu, au violon. D'un « calme tibétain », selon les mots du compositeur, le Molto Quieto est cependant habité par une inquiétude sous-jacente. Jouant sur les registres extrêmes du piano qui englobe un chant au violon d'une ferveur contemplative, le mouvement est servi par deux interprètes dont la communion naît d'une qualité d'écoute réciproque. Le thème martial du Finale se dote, grâce à la virtuosité jubilatoire de la violoniste, d'une fureur grandiloquente, d'un héroïsme échevelé qui libère le mouvement de son caractère pesant. L'épilogue Lento assai s'ouvre vers l'onirisme avec la tonalité de Mi majeur, quoique la coloration teintant certaines notes étrangères dans l'harmonie suggère un éclaircissement ambigu.

Publiée par l'éditeur munichois Leuckart, la Sonata n° 2 for violin and piano, Poème mystique (1924) subit le sort réservé aux œuvres qualifiées de « musique juive dégénérée » par le régime nazi, et vit sa publication entièrement détruite. Donnée en première audition en 1925, par le violoniste suisse André Ribaupierre et Beryl Rubinstein, elle fut exhumée grâce à l'enregistrement de Jascha Heifetz en 1956. En un seul mouvement qui emprunte ses thèmes à des mélodies juives et à un chant grégorien, ce Poème mystique, inspiré par un rêve après une overdose de Veronal, est empreint d'idéalisme et de spiritualité. Placée en ouverture du programme du disque, cette œuvre aux climats contrastés, évoluant entre extatisme et exaltation, est l'occasion de découvrir un pianiste fin coloriste, à l'écoute des harmonies comme du violon pour trouver un parfait équilibre sonore. Elsa Grether, alliant finesse, beauté des timbres et vibrato chatoyant, habite l'œuvre d'un feu intérieur et d'une sensibilité vive qui s'expriment jusque dans les moments les plus radieux ou mélancoliques.

Deux pièces complètent le diptyque. Nigun, issu du cycle Baal Shem, trois images de la vie chassidique, trouve dans cette interprétation toute l'alchimie entre la fougue et le lyrisme dont l'expressivité tendue sied à ce genre de répertoire populaire aux accents hébraïques. Empreint d'un mysticisme qui prolonge judicieusement ce programme consacré à Ernest Bloch, Fratres (1977) d'Arvo Pärt est une pièce harmonique jouant sur les contrastes entre des bariolages fiévreux au violon et des accords plaqués au piano d'une sonorité cristalline évoquant des cloches de verre.

Témoignant d'une intime proximité avec le langage d'Ernest Bloch, Elsa Grether et Ferenc Vizi livrent un Poème mystique dont la vérité de l'inspiration naît autant de la ferveur que de l'humilité et de l'intelligence musicale des interprètes.

Sortie chez le label Fuga Libera/Harmonia Mundi le 12 mars 2013.

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