10 avril 2013

Le Retour d'Ulysse dans sa patrie, opéra vénitien de Claudio Monteverdi, par Les Paladins dirigés par Jérôme Correas, mise en scène Christophe Rauck

© Anne Nordmann

Ensemble baroque fondé à l'initiative de Jérôme Correas, claveciniste et chanteur, Les Paladins sont spécialistes du répertoire lyrique italien du XVIIème siècle. Trois ans après Le Couronnement de Poppée (1642) de Claudio Monteverdi, le directeur musical renouvelle sa collaboration avec le metteur en scène Christophe Rauck pour redécouvrir un autre opéra de ce compositeur italien considéré, grâce à L'Orfeo (1607) commandé par le duc de Mantoue, comme le premier musicien dramatique. Le Retour d'Ulysse dans sa patrie (1640) fut créé dans le premier théâtre d'opéra public et payant ouvert à Venise en 1637, le Teatro San Cassiano. Toute la modernité de Monteverdi réside dans la théâtralité de ses compositions opératiques : ces drammi per musica réalisent le parfait équilibre entre l'expressivité des sentiments et les nécessités du verbe, entre la parole et le chant.

Le livret : de l'Odyssée...
Signé du librettiste Giacomo Badoaro, l'argument s'appuie sur l'Odyssée d'Homère, cette vaste épopée grecque antique où les héros ont maille à partir avec les dieux. Suite à la guerre de Troie, Ulysse, après vingt ans d'exil et d'errance et avec l'aide de Minerve, est de retour sur son île d'Ithaque où l'attend Penelope, qui repousse les assauts répétés de prétendants auxquels elle fera subir une épreuve. Cette journée sera marquée par les retrouvailles avec son fils Telemaco et la reconquête de sa fidèle épouse qui le fait languir, à force d'incrédulité et de constance, lors d'une ultime scène de reconnaissance.

Par la multiplicité des personnages et des travestissements, des intrigues et des péripéties retardant sans cesse le dénouement de l'action, ou le mélange des registres, ce drame, par son foisonnement formel, s'apparente fort au théâtre élisabéthain contemporain qui décline alors en Angleterre, et qui s'adressait autant à l'élite aristocratique qu'aux milieux populaires. Allégories, dieux et héros touchent à un sublime que les personnages secondaires, bergers et bouffon, allègent d'un prosaïsme parfois trivial.

... à la musique et à la scène.
Si les airs à l'ornementation fleurie et virtuose sont le privilège des dieux, les héros inaugurent le stile nuovo, ce principe de récitatif et de déclamation accompagnée qui fait l'objet du travail sur le « Parlé-chanté » que Jérôme Correas explore avec ses chanteurs. Dans le rôle de Penelope, Blandine Folio Peres, dès la scène inaugurale de l'acte I, exploite cette technique pour décupler les palettes expressives de sa voix de mezzo par la langue, livrant une déchirante déploration. Jérôme Billy, ténor incarnant Ulysse, développe une diction époustouflante avec son italien aux consonnes chuintantes. Dorothée Lorthiois incarne une Minerve flamboyante. Le rôle du goinfre Iro, bouffon dont la robe rouge mettant en valeur une poitrine opulente relève d'un travestissement subversif de la part du metteur en scène, est porté par le ténor Matthieu Chapuis. Il n'est qu'un exemple des talents d'acteurs déployés par les chanteurs, lui qui pousse la prouesse de mêler gaillardement la danse au chant et au jeu théâtral, quand se pâment à terre les amoureux transis du duo Melanto-Eurimaco. Sont aussi remarquables la vivacité d'Anouschka Lara en Telemaco et la verdeur musicale de Françoise Masset en Eumete pour tenir le public en haleine. D'autant que cette partition, faisant une place prépondérante aux récitatifs, réduit le rôle musical de l'ensemble instrumental à un accompagnement dépouillé, ponctué d'effets réalistes (coups de tonnerre...) sous la direction enlevée de Jérôme Correas*.
 
© Anne Nordmann
Aussi structurée que riche d'imagination, la mise en scène de Christophe Rauck évolue, selon une dynamique dramaturgique, du statisme du prologue (ouvert par un chœur dont le hiératisme est troublé par les Allégories) à l'éclat et la vivacité des scènes finales, de la sobriété à l'enchantement. De la stylisation (draps figurants une mer agitée, étoffes ensanglantées des prétendants massacrés) au symbolisme des attributs des dieux notamment, des décorations rococos à la modernité des costumes, en passant par des effets ou clins d'œil savoureux (deus ex machina, sacs de boutique de mode...), la scénographie touche à une intemporalité et à une féérie, avec cette lune moirée, que l'on avait déjà appréciées dans le Beaumarchais** de Christophe Rauck donné à la Comédie française.

Fruit d'un extraordinaire et fructueux travail de la part de toute la production, ce Retour d'Ulysse dans sa patrie de Jérôme Correas et Christophe Rauck transcende une partition qui n'est peut-être pas la plus enthousiasmante de Monteverdi. Offrant un spectacle total aussi réjouissant qu'émouvant, il retrouve l'essence même du théâtre lyrique de l'époque, susceptible de plaire et de toucher tout public. Celui du théâtre Gérard Philipe, enthousiaste, ne s'y est pas trompé.

Représentation du 2 avril 2013 au théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis.
*  Cf. critique du Triomphe de l'amour de Sandrine Piau, avec les Paladins de Jérôme Correas.
** Cf. critique du Mariage de Figaro à la Comédie française mis en scène par Christophe Rauck.

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