23 avril 2013

Iphis et Iante d'Isaac de Benserade, mise en scène Jean-Pierre Vincent, au théâtre Gérard-Philippe à Saint-Denis


Une littérature bien en avance sur son temps
                © Raphaël Arnaud
Le premier mariage entre personnes de même sexe fut célébré en France à l'Hôtel de Bourgogne en... 1634 ! Et ce par le biais de la littérature, grâce à la liberté de pensée d'un jeune dramaturge âgé de 22 ans, dénommé Isaac de Benserade. S'inspirant de l'histoire mythologique d'Iphis et Ianthé, issue des Métamorphoses d'Ovide, la comédie Iphis et Iante aborde l'homosexualité féminine sans détours, avec une fantaisie qu'il est de bon ton de faire entendre en ces temps troublés par les plus réfractaires à l'égalité des droits devant le mariage. S'emparant de ce texte regrettablement oublié du répertoire, le metteur en scène Jean-Pierre Vincent dirige une troupe enjouée dans un spectacle présenté au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis.

De la légende ovidienne...
À l'insu de tous, Iphis fut élevée en garçon par sa mère Téléthuze, sous le conseil de la déesse Isis afin de la sauver de la condamnation à mort proférée par son père Ligdus, dont la condition d'homme du peuple ne lui aurait permis de supporter la charge d'une fille. L'amour de la jeune Iphis pour sa belle voisine Ianthé convainc les pères de les marier. Grâce à l'intervention de la déesse, Iphis est métamorphosée en homme afin de l'épargner d'un amour monstrueux et de pouvoir posséder sa chère Ianthé.

... à la réécriture délicieusement subversive de Benserade...
Poète précieux, Isaac de Benserade livre une comédie en alexandrins (les comédiens ne cherchent pas à en estomper les contours) dont tout le sel découle du déplacement subversif dont fait l'objet la métamorphose, et du déploiement de cocasses intrigues secondaires. L'intervention d'Isis n'advenant qu'après le mariage, ce sont deux jeunes femmes qui goûteront aux douceurs de leur nuit de noce. Cette pièce de théâtre brasse des thèmes dont les enjeux sont traités avec une étonnante modernité. Mis à mal par les désirs qui s'expriment, l'ordre moral et sexuel n'est rétablit par une dea ex machina  qui n'entre en scène qu'à des fins de convenances sociales. Dévorée par la passion, tourmentée par la crainte désespérée de son impuissance à combler son amante, Iphis cèdera finalement sous la pulsion de son puissant désir amoureux. L'interdit qui pèse sur une union contrenature vole en éclat et sa chère Iante y trouvera suffisamment d'appâts. Travestissement et changement de sexe sèment le trouble dans le genre : androgynéité qui trompe ceux qui ne savent pas, accusation d'homosexualité incombée à tort, en un savoureux quiproquo, à celui qui sait et qui est poussé, voyant ses aspirations contrariées, à dévoiler le secret publiquement (Ergaste, amoureux d'Iphis), virilité miraculeuse dont est dotée Iphis qui ne semble satisfaire Iante que pour contenter son amant...

... à la mise en scène gaillarde de Jean-Pierre Vincent.
Lieu de négociations paternelles, de parades sentimentales et d'atermoiements, d'aspirations désespérées acculant à de tragiques pulsions, une place de village crétois, aux murs ocres d'une chaude sobriété, accueille, lors de l'acte crucial, le lit nuptial, et se transforme en un temple baigné par les lueurs bleutées de la nuit. Introduisant la pièce tel un conte fantastique et apparaissant à l'appel des prières faites sur l'autel, Isis (Catherine Épars), la déesse protectrice et salvatrice de la mythologie égyptienne, a la beauté ténébreuse de la reine Cléopâtre, et profère ses paroles sibyllines d'une voix sensuellement arabisante. Oscillant entre trépidation et sidération, Ergaste (Barthélémy Meridjen) a pour ami un remarquable Nise (Antoine Amblard). Télétuze (Anne Guégan), la mère pleine d'inquiétudes, ne peut rien pour dissuader la volonté des pères (Charlie Nelson en un Lidge bourru et Éric Frey dans le noble Téleste). Enfin, Iphis, incarnée par une attachante Suzanne Aubert (dont on ne regrette que la voix trop forcée), dont les traits d'une virilité révélée seront singés de façon impayable, succombe de manière troublante aux charmes d'une Iante (Chloé Chaudoye) à la beauté digne et sensible.

À la découverte d'une œuvre réjouissante, emmenée sur scène avec un enthousiasme vigoureux, et qui tombe tant actuellement à point nommé  — qui oserait sortir sans être conquis par une si belle union... — on se laisse porter sans bouder son plaisir !          

Représentation du 18 avril au théâtre Gérard-Philippe à Saint-Denis.

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