10 mars 2013

Métamorphose, spectacle très librement inspiré de la nouvelle de Franz Kafka, mise en scène et adaptation Sylvain Maurice

                © Franck Beloncle
La célèbre nouvelle de Franz Kafka intitulée La Métamorphose (1915), dans une adaptation « très librement inspirée » de Sylvain Maurice, devient Métamorphose, créé au théâtre national de Strasbourg et repris au théâtre de la Commune d'Aubervilliers.

En faisant le récit consécutif de la métamorphose en « monstrueux insecte » de Gregor Samsa, le fils d'une famille qui vit à son crochet depuis longtemps, ce représentant de commerce qui reste au lit plutôt que de se rendre au travail le matin même de ce fait inouï, jusqu'à sa mise à mort par la famille, Franz Kafka (1883-1924) suggère la possibilité de la résurrection de cette dernière. Passant de l'amour à la haine, délivrés par la mort du paria, le père, la mère et la sœur se sortent de leur situation mortifère en se donnant enfin une possibilité de perspective d'avenir. Symbole de la différence, suscitant peur et dégoût, Gregor devenu parasite est expulsé d'un groupe sclérosé qui peut renaître à la vie.

Pour résoudre le problème de l'adaptation du genre littéraire, transposant la nouvelle en un matériau propice à une mise en scène théâtrale, Sylvain Maurice choisit de réduire l'élément textuel, transformant la narration en dialogues et en situations, au profit de potentialités théâtrales qu'il surexploite. L'emploi intensif de la vidéo permet sinon d'offrir une possibilité d'analepse, ou de flashback vers le temps révolu de l'harmonie familiale, mais surtout d'opérer un changement de point de vue. Si le lecteur accède aux pensées — garantes de l'humanité du monstre — de Gregor, le spectateur appréhende davantage les relations entre les personnages et découvre leur regard porté sur le parasite.  

Sylvain Maurice élabore une mise en scène à la mécanique parfaitement huilée, enchaînant ou juxtaposant de courtes scènes de pur jeu théâtral à des séquences vidéos, se régalant du dispositif de tournette qui permet de fréquents changements de décors (scénographie d'Éric Soyer). Un imposant cylindre sur le plateau s'ouvrant et se refermant spectaculairement, et les portes claquant sans cesse, cette mécanique d'horlogerie accentue l'aspect vaudevillesque de l'œuvre. Un humour piquant point parfois, comme dans une scène en miroir de marivaudage entre l'époux et la femme (Marc Berman et Nadine Berland), qui passe d'un désir cru et repoussant à une séduction réciproque permise par la mine affriolante de la femme. Des scènes de pantomime cocasses inspirées du cinéma muet, ou de réjouissances familiales conclusives sur fond de Strangers in the Night (1966) de Frank Sinatra, finissent d'exacerber un grotesque signifiant qui donne du relief à l'atmosphère oppressante, inhérente à l'univers kafkaïen particulièrement angoissant.

La caméra subjective projette sur grand écran les gros plans des visages, mettant ainsi en exergue le cynisme qui s'empare des personnages : le père qui jette des journaux froissés ou des pommes sur Gregor, la femme de ménage (Arnault Lecarpentier) qui se débarrasse des détritus du foyer d'un geste semblable. Cet emploi de la vidéo serait un parti pris réussi s'il ne se faisait outrancier. Mais se surajoutent des clips qui laissent perplexe, tel celui d'une lutte entre Gregor et son double au masque de rhinocéros — allusion au Minotaure ? —, rehaussé d'une musique électro qui semble hors contexte, au sein d'une bande son par ailleurs prépondérante. Quand trop d'effets, de surcroît assez banals de nos jours, tuent l'effet, la mise en scène confine à une démonstration qui frise la prétention après les applaudissements, où deux vigiles referment le cylindre pour signifier la fin du show ! Trop massif et clos sur lui-même, le spectacle peine à happer le spectateur qui reste en dehors plutôt que d'être intrigué par la dimension fantastique ou emporté par son « inquiétante étrangeté ».

Demeurent des moments suspensifs (où s'éprouve davantage de pureté comme gage de réussite ?). Celui où gît le corps de Gregor (un Philippe Rodriguez-Jorda charismatique) dont la maigreur et la pâleur cadavérique, rendue par l'éclairage blafard (Yann Loric aux lumières), jettent l'effroi. Celui où il se meut étrangement sur l'imposante armoire à l'écoute de sa sœur (Émilie Bobillot) jouant du violon, de loin le plus émouvant et poétique. Preuve de son bon cœur, la sensibilité musicale du monstre (« Était-il une bête, pour être à ce point ému par la musique ? ») devient également signe de son humanité. On songe alors à l'idée de Virginia Woolf, dans Mrs Dalloway, qu'il fallait que le poète meure pour que les autres puissent apprécier la vie.

Représentation du 21 février 2013 au théâtrede la Commune d'Aubervilliers.

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