22 mars 2013

Manque de Sarah Kane, par la compagnie Roland Furieux, mise en scène Patrick Haggiag, à Anis Gras le lieu de l'autre à Arcueil

                   © Helen Levitt

Manque (Crave) de Sarah Kane, ou le besoin viscéral qui consume. Le metteur en scène Patrick Haggiag dirige Laëtitia Pitz, Agnès Guignard, Didier Menin et Philippe Suberbie, comédiens de la compagnie Roland Furieux, dans une production présentée à Anis Gras le lieu de l'autre à Arcueil.

Un chœur à quatre voix qui expriment, en une suite de syntagmes fulgurants, leur fragilité, leurs désirs, leur désespoir. Quatre personnages dont l'identité demeure vague semblent constituer deux relations : femme d'âge mûr, M désire un enfant, mais a perdu toute confiance et respect envers B, homme plus jeune et alcoolique ; homme d'âge mûr, A aime C, jeune femme dépressive, mais a abusé d'elle. Ce texte désespéré est l'œuvre d'une femme écrivaine parvenue « à un stade où (sa) foi en l'amour avait disparu »*. De la déliquescence du sentiment amoureux au sentiment d'abandon, de l'obsession à l'incommunicabilité, de la perte de confiance et du respect à l'aliénation, de l'amour à l'abus sexuel, Sarah Kane ausculte la relation entre deux êtres où désir inassouvi et manque entraînent une perte de soi. L'amour salvateur est un espoir illusoire car l'amour est en réalité vécu comme une destruction, le pouvoir que l'autre exerce sur l'un l'acculant à se faire abuser. Interrogeant la possibilité de continuer à espérer et à aimer en dépit de cette violence, Manque (1999) se révèle être une pièce du renoncement.

Sarah Kane (1971-1999), dramaturge britannique dont toute l'œuvre est sous-tendue par une violence quelle qu'elle soit, destinait ce texte à la performance, et Patrick Haggiag semble orienter les comédiens dans cette direction. Vivacité des déplacements, situations dispatchées sur le plateau, fuites en hors-scène, chaises qui volent, tasses renversées, paroles qui fusent... ce sont des larmes, des cris et des colères, des étreintes fiévreuses et des rejets entre des personnages demeurant seuls, que donnent surtout à voir et à entendre des comédiens au jeu extraverti, et totalement engagés dans les échanges et les confrontations. Kane ne déclarait-elle pas que les textes ayant pour exigence une « surdose de jeu » seuls « rendent possible l'expression fidèle des idées et des émotions, ainsi qu'un contact direct, à la fois intellectuel, émotionnel et physique, avec les besoins du public »**. Abolissant le quatrième mur en multipliant les adresses au public, et se jouant de la configuration du lieu, la mise en scène prend même la dramaturge au pied de la lettre lorsqu'une comédienne va s'effondrer subitement, affligée, sur les genoux d'une spectatrice (l'autrice de cet article !).

Des temps et des silences scandent le texte. L'un se double d'une totale obscurité faite dans la salle, où surgit alors la fenêtre rougeoyante de lumière de l'ancienne distillerie, avant que ne se fasse entendre « Il y a eu une éclaircie,/ En dehors de la ville », exploitant toute la magie du Lieu de l'autre (auquel la scénographie s'adapte parfaitement) pour offrir un instant saisissant. Mais sachant que Sarah Kane considérait sa pièce sinon comme dénuée de « violence physique », qui point pourtant parfois, mais surtout comme un « texte très silencieux », on s'interroge sur le fait que le silence ne soit véritablement exploité qu'à des fins structurelles, et insuffisamment dans sa dimension atmosphérique. La diction des acteurs très (trop) rapide voire lapidaire, les paroles sans cesse coupées, qui plus est dans une salle dont l'acoustique résonne, confronte le spectateur à un déferlement de propos parfois inintelligibles, et interdit toute atmosphère pesante où se ferait ressentir le vide du manque et du désespoir.

Le minimalisme et l'extrême précision de l'écriture auraient mérité un soin aussi méticuleux apporté à la diction, à l'articulation, aux rythmes et aux sonorités des mots. Si un caractère viscéral s'exprime, il n'est guère recherché dans des registres subtils. Néanmoins, la confidence de A, débitée d'une voix en demi-teinte, ne prenant corps et ne se déployant pas viscéralement, reste insipide. Pourtant, par sa construction d'une longueur inouïe dans le texte, interrompue subitement avant l'aveu de son amour pour C [« peu importe comment mais communiquer un peu de / l'irrésistible immortel invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multispirituel tout-fidèle amour que j'ai pour toi »], elle constitue un moment crucial à la forte charge émotionnelle, trouble qui n'est suscité que par l'intervention déstabilisante et parasitaire d'un cinquième personnage qui parle en même temps ! L'idée de cet A' se justifiera par ailleurs ultérieurement, en incarnant l'ambiguïté de ce personnage aux moments où il est en proie à une pulsion destructrice et abusive, et avoue être devenu son « tortionnaire ».

Plus poétique que physique, la violence s'exprime dans ce texte par un langage musical, tel que le désirerait A (une figure de l'Auteur) : « Je n'ai pas la musique, Seigneur j'aimerais tellement avoir la musique mais tout ce que j'ai c'est les mots. » Certes d'une grande clarté dans les situations et d'une forte intensité, le Manque de la compagnie Roland Furieux manque la dimension poétique du texte, ne rendant pas justice à une écrivaine qui travaillait tant le mot avec amour.

* Extraits d'une conversation avec Nils Tabert parue dans Nils Tabert, Playspotting — Die Londonder Theaterszene der 90er *et de la chronique « Drama with Balls », The Guardian, 20 août 1998 **.

Représentation du 14 mars 2013 à Anis Gras le lieu de l'autre à Arcueil.

1 commentaire:

  1. Saisissante critique: entre intelligence et émotion une densité d'aperçus qui donnent envie du texte comme de sa représentation.

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