27 mars 2013

La Nuit juste avant les forêts, monologue de Bernard-Marie Koltès, un spectacle de Lorenzo Malaguerra et Olivier Yglesias

                  © Carole Parodi

Douze ans après la création du spectacle, en 2001, le comédien Olivier Yglesias, sous la direction du metteur en scène Lorenzo Malaguerra, porte La Nuit juste avant les forêts, monologue de Bernard-Marie Koltès, sur la scène du Centre culturel suisse à Paris, avec une conviction stupéfiante.

Un homme, seul, trempé par la pluie, aborde un inconnu dans la rue et tente de le retenir par sa parole, lui débitant ses considérations, ses souvenirs, ses impressions, en une seule phrase longue de 63 pages. Sans chez soi, il est en quête d'une chambre d'hôtel où passer la nuit. S'il demande du feu, c'est un prétexte pour entrer en contact avec cet Autre qu'il appelle « camarade », porté par un besoin de fraternité.

Écrit en 1977, durant la courte période où Koltès avait sa carte au Parti communiste, le propos est truffé de considérations d'ordre politique. Sans travail mais refusant de retourner à l'usine, le personnage porte un regard caustique sur une société qu'il considère dominée par un « clan des entubeurs » qui maintient une oppression sournoise sur le commun des mortels, piégé par son talon d'Achille qui n'est autre que son désir sexuel. La forêt s'avèrera de même traquée, par la figure de ce général du Nicaragua qui tire sur tout ce qui bouge. Son idée, c'est de reprendre le pouvoir en « s'empêchant de bander », de se libérer en créant un « syndicat à échelle internationale ». Cette pensée méandreuse et délirante est cependant surtout habitée par un besoin urgent de se livrer. Il raconte ses souvenirs de famille et de rencontres amoureuses éphémères. Mais toute rencontre reste vaine, à l'image de cette fille des ponts et des berges qu'il appelle « mama », et qu'il n'aura eu de cesse de retrouver. Ne pas avoir de chez soi, n'habiter que des chambres d'hôtel, c'est être partout étranger, vagabond solitaire et intranquille, à qui la société demande toujours des comptes. Ultime refuge, tel un coin d'herbe où s'allonger en paix pour parler, la forêt symbolise un ailleurs, un lieu où la parole est possible.

Cette adresse à l'Autre, animée par le désir de communiquer, de rencontrer, et par là-même d'exister, est rendue familière notamment par le tutoiement. Le récit d'une altercation, où deux agresseurs l'insultent, méprisant et niant sa personne en parlant de lui à la troisième personne, suscite une explosion de rage. Un cri d'amour final, adressé à cet inconnu, sonne comme un dernier appel désespéré à l'Autre qu'il n'aura pu rejoindre, signifiant le tragique de la condition humaine condamnée à une universelle solitude.
 
© Elisa Ruiz-Thumb 
La langue de Koltès, avec cette phrase unique précisément ponctuée et saturée de répétitions pour feindre la spontanéité de la parole, dissimule une poétique complexe sous des allures prosaïques. Derrière la truculence du verbe et la vulgarité du propos, le texte est émaillé de métaphores (un salaire est un oiseau que l'on regarde impuissant s'échapper de sa cage) et d'éléments symboliques. Le personnage ne supporte pas les miroirs mais est obsédé par le regard des autres sur lui. La pluie incessante (l'eau) rend l'homme pitoyable. Prétexte à une rencontre, le feu pourrait signifier une lueur dans la nuit. La terre, évoquée par le biais de la figure d'une prostituée morte d'en avoir mangé, renvoie à la finitude. L'air serait alors le souffle qui est requis du comédien pour déclamer cette parole, de par l'imminence de la fin de la nuit avant cet inconnu symbolisé par la forêt, comme le suggère le titre énigmatique.

Du coffre, de la verve, Olivier Yglesias en est doté et en use généreusement. Son interprétation semble parvenue à une pleine maturité vis-à-vis du texte tant la mise en bouche est époustouflante d'articulation, de nuances et de justesse de ton. Chaque syllabe parfaitement prononcée et l'empressement du débit de la voix, imposé par un temps de représentation court (1 h) subissant de vives ruptures de ton, confèrent une densité extrême à sa prestation. La scénographie minimaliste dénuée de son, encore épurée par rapport à la création et qui s'en tient à une lumière en douche qui met en valeur l'expressivité du visage, accentue par contraste l'omniprésence du comédien. Assis sur une chaise, il est contraint à l'immobilité malgré laquelle il se démène, comme soulignant l'enfermement dans la solitude ou la distance qui le sépare de cet Autre imaginaire et absent, auquel il s'adresse autant par les gestes que par la parole. Nonchalance, colère, supplication, désespoir, effarement, les postures du corps pleinement investies sont aussi expressives que la voix. Olivier Yglesias parvient à emporter une totale adhésion au texte par la force même de sa conviction.

Représentation du 20 mars 2013 au Centreculturel suisse à Paris.

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