02 mars 2013

Je n'ai pas de toit qui m'abrite, et il pleut dans mes yeux... Rilke, un spectacle de Jérémie Sonntag, mise en scène Florian Goetz, à La Loge à Paris


Incarner la poésie en la faisant résonner sur une scène, transmettre une émotion poétique et permettre d'appréhender la quête d'un artiste via le medium vivant de la présence, tels sont les désirs du comédien Jérémie Sonntag et du metteur en scène Florian Goetz, afin de rendre accessible ce genre littéraire prétendument réservé aux initiés à notre époque. En un montage de textes issus des Cahiers de Malte Laurids Brigge (1904-1910) et de poèmes de Rainer Maria Rilke, le spectacle intitulé Je n'ai pas de toit qui m'abrite, et il pleut dans mes yeux... raconte l'histoire de ce jeune homme et de l'avènement de sa sensibilité poétique.

Poète précurseur de la modernité allemande doté d'une hypersensibilité, Rainer Maria Rilke (1875-1926), connu pour  ses Lettres à un jeune poète (1903) et ses Élégies de duino (1922), ou sa relation passionnelle avec Lou Andréas Salomé, aborde dans son œuvre les thèmes de l'enfance, du dénuement, de l'angoisse, de la solitude et de la mort. Sa quête intime se caractérise avant tout par la nécessité de se définir en tant qu'homme face à un monde violent, et de s'affranchir en transformant son angoisse en un matériau propice à la création poétique. Émerge ainsi une vision synesthésique et expressive du réel que le spectacle, accueilli par le théâtre La Loge à Paris dont la programmation éclectique fait régulièrement place aux poètes*,  rend palpable grâce à diverses techniques vidéos et sonores.

Si les fragments semblent se succéder sans logique, une trajectoire surgit bel et bien du maelstrom des souvenirs et des impressions : l'errance du poète solitaire dans la ville et le ressourcement dans la nature, l'angoisse qui s'amplifie face à l'étrangeté d'une altérité aux multiples visages, la confrontation à la mort d'une passante, les rêves, les désirs... De l'enfance tourmentée, fils d'une mère qui avait désiré avoir une fille et qui s'inventa un double antithétique, prénommé Sophie, pour mieux se dénigrer, à la difficulté d'être parmi les hommes, le poète accédera à la plénitude intérieure vécue dans la solitude. Il trouvera refuge sur un îlot imaginaire où il peut se laisser traverser par le flux et le reflux des sensations.

Le poète élabore un langage poétique riche de ses sentiments exacerbés et de ses sensations aussi vives que subtiles, en opposition à celui des autres qui lui semble factuel et dénué de doutes. Il affirme ainsi sa différence. Son style se fait lyrique, usant d'oxymores et d'épanorthoses.

Pour rendre concrète la dimension synesthésique de la poétique de Rainer Maria Rilke, le spectacle recourt aux techniques vidéos de body mapping et de spatialisation du son, avec une intelligente discrétion. Soulignant le propos par un jeu de couleurs, de musiques bruitistes, d'ombres et de lumières intenses ou diffuses, créant une atmosphère pénétrante, cet arrière-plan enveloppant et suggestif préserve l'intégrité de cette voix qui parle. D'une voix grave et chaleureuse à l'oreille, d'une énigmatique et humble présence, Jérémie Sonntag porte la figure de ce poète sensible, de l'émerveillement au chuchotement suspensif, de la véhémence tourmentée à l'apaisement.

Empli par le moment d'un spectacle qui suscite une écoute et un regard attentifs, on en sort aimant à faire soi-même l'expérience du silence, parce qu'une éclaircie a lieu. De même que le poète semble accéder à une plénitude intérieure, de même sort-on touché, habité d'un sentiment heureux, inhérent à la saisie dans l'instant d'une belle et pure émotion. 

Représentation du 27 février à La Loge à Paris. 
* cf. Je ne suis personne de Fernando Pessoa, à La Loge à Paris.

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