06 février 2013

The Second Woman, un opéra de Frédéric Verrières et de Bastien Gallet, mis en scène par Guillaume Vincent, au Forum de Blanc-Mesnil.

© Pascal Victor - ArtComArt
Opéra contemporain tel un creuset de styles lyriques et pop, The Second Woman s'inspire librement du film Opening Night (1977) de John Cassavetes. Basé sur le principe de mise en abyme, ou de théâtre dans le théâtre, relevant autant de l'univers pirandellien que de celui du cinéaste américain, l'œuvre emprunte son titre à celui de la pièce que Myrtle, incarnée par Gena Rowlands, joue dans le film. Frédéric Verrières, Bastien Gallet et Guillaume Vincent relèvent la gageure de transposer sur scène et dans le monde de l'opéra cet hymne incandescent à l'art et à la vie.

Dans Openig Night, Myrtle, actrice de renom, traverse une crise tant artistique qu'existentielle, achoppant à saisir le sens de la pièce de théâtre et l'identité de ce personnage de femme vieillissante qu'elle interprète. Au premier abord, la référence cinématographique semble tenir de l'ordre de la citation érudite, The Second Woman ne retenant avant tout que le principe d'exploration d'un processus de création, dévoilant par sa dramaturgie les évolutions et mutations que subira l'opéra au fil des répétitions, soit toutes les étapes de la production jusqu'au soir de la première. Subsistent cependant certaines références thématiques, comme la solitude ou le fantôme qui hante l'héroïne : l'admiratrice décédée renvoyant Myrtle à sa jeunesse perdue, dans la réalité du film, se métamorphose, dans la fiction de l'opéra, en une sœur (Marie-Ève Munger, colorature fantasque à la troublante sensualité) assassinée par un mercenaire (Jean-Sébastien Bou, baryton un tantinet rabat-joie). Moment crucial, la fameuse scène de la gifle verra les rôles s'inverser dans l'œuvre aboutie, révélant le renversement des rapports dominant/dominé entre le mercenaire et la cantatrice, qui s'est opéré durant le travail de création, et permis par l'évolution de la cantatrice ayant traversé une crise identitaire (Elizabeth Calleo d'une sèche intensité). Partie prenante de la dimension charismatique de Gena Rowlands, les cigarettes fumées d'un geste détaché si élégant et la déchéance alcoolique sont proscris du cadre de l'opéra, cela induit par le fait, explicite dans le texte, qu'une cantatrice est contrainte dans sa propre vie de se taire pour protéger sa voix, ce fragile instrument dont la maîtrise technique l'obnubile. En totale immersion dans le monde l'opéra et sans véritable histoire, la dramaturgie, faisant accéder au spectacle par les coulisses, est une réussite aussi didactique que ludique ! Dépassé par les événements, le metteur en scène (Philippe Smith) tente de compenser avec les susceptibilités des chanteurs et use de truculentes métaphores pour faire passer ses directives. Se donnent à entendre les passionnantes recherches réflexives qui taraudent tout artiste à l'œuvre, sur la présence, la manière d'habiter son corps et l'espace ou sur l'interprétation vocale. Se mesurant sans complexe avec la cantatrice dans une sorte de duel, la chanteuse Jeanne Cherhal exacerbe les tensions entre les différentes esthétiques mises en présence. Ce trublion bouscule la tradition lyrique, au vibrato inadéquat pour entonner le chant d'une pleureuse de Serbie, par son style pop, sa voix gutturale et âpre, et fait voler en éclat une composition rigide par son inventivité qui se fertilise grâce à l'improvisation. Ses idées d'une insouciante effronterie transforment alors le duo d'amour en une scène sadomasochiste absolument jubilatoire ! La scène de l'opéra mis en abyme, située hors du temps dans les brumes d'une forêt, relève d'un fantastique dont l'atmosphère oppressante est suscitée tant par les lumières que par la musique expressionniste de Frédéric Verrières, interprétée par l'ensemble Court-circuit. Cet opéra contemporain hybride mêle, en des citations déconstruites, des airs célèbres de Puccini, Ravel ou Debussy, à des tubes de Véronique Sanson ou Michel Legrand, passant de l'opéra vériste à la musique avant-gardiste ou à l'électro groove. Ce spectacle foisonnant  est parfaitement huilé par la mise en scène d'un Guillaume Vincent décidément doué pour embarquer le spectateur dans un projet à la brillante efficacité, tant par le rythme sans cesse remanié, par la fluidité des changements de tableaux que par le flou judicieux entre les différents niveaux faisant se contaminer fiction et réalité. Son imaginaire saturé de références cinématographiques se projette sur une scène évoquant un univers lynchien d'une qualité esthétique captivante.

Représentation du 31 janvier 2012 au Forum-de-Blanc-Mesnil.
The Second Woman, créé en avril 2011 au Bouffes du Nord, a obtenu le Grand Prix du Syndicat de la critique en tant que Meilleure Création musicale d'un compositeur français.

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