15 février 2013

Portrait Anna Seghers, un spectacle de Françoise Lepoix, à la Maison de la Poésie à Paris

Anna Seghers, écrivaine « allemande, juive, communiste, antifasciste, femme, mère... », ou une figure exemplaire de l'Allemagne communiste. C'est à sa rencontre et sur ses traces que Françoise Lepoix, auteure, metteure en scène et interprète, est allée séjourner à Berlin, avec l'ambition d'un projet d'écriture singulier. Une démarche personnelle dévoilée dans le processus même de la mise en scène de Portrait Anna Seghers, présenté à la Maison de la Poésie* : une conversation-échange s'instaure entre Françoise Lepoix, narratrice, et Aurélie Youlia qui incarne ces femmes qu'un lien rattache à l'écrivaine, comme autant de figures de la femme allemande constituant le portrait de toute une génération ayant vécu sous la RDA. Portrait Anna Seghers épouse autant les contours d'une vie et d'une œuvre traversant le XXème siècle, qu'il interroge les implications des contextes historico-politique et artistique de cette période.

Via le tracé sinueux d'une esthétique du fragment se dégage progressivement la figure d'Anna Seghers (1900-1983) : une existence déterminée par ses convictions politiques, sa résistance face à la barbarie, ses activités antifascistes, son espoir en une société plus juste, ses périodes de solitude, et ses désillusions... Les photographies révèleront son regard d'une profonde tristesse, son expression tragique. Une vie marquée par l'exil en France et au Mexique, dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, et par son retour en Allemagne de l'Est en 1947, dans un Berlin dévasté.

Dans l'intimité de son appartement, situé au 81 de la Anna-Seghers-Straβe, on suit les pas de Françoise Lepoix qui nous raconte sa visite de ce petit musée, le regard illuminé par la curiosité. De sa voix chaude, elle fait la lecture d'extraits de journaux et de sa correspondance, consignés parfois dans son carnet de voyage ; elle écoute, songeuse, les enregistrements des voix de femmes qu'elle a rencontrées, est captivée, sourire aux lèvres, par les témoignages de ces autres femmes mises en scène. Monika, Gesine, Eva, Kristin, Hannah... ont côtoyé la femme de lettres ou travaillé à son œuvre. Cette pluralité de voix est assumée par l'actrice bilingue franco-allemande Aurélie Youlia, faisant goûter, par son intonation, aux sonorités de cette langue maternelle que Seghers avait tant besoin d'entendre pour continuer à écrire. En fil rouge est parcouru son œuvre qui concilie l'histoire, abordant notamment le nazisme et l'antisémitisme, avec le matériau des mythes et des légendes, à l'instar de sa compatriote Christa Wolf. Elle semble n'avoir jamais voulu renoncer au rêve en déployant ainsi une puissance d'imagination hors du commun. Transit, Der Ausflug der Toten Mädchen, Die Kraft der Schwachen... à entendre son écriture réaliste et poétique, doublé de l'enthousiasme communicatif des comédiennes, le désir de découvrir est décuplé.

Par le biais de cette écrivaine engagée, elle-même sous surveillance, notamment en tant que Présidente de l'Union des écrivains dont Heiner Müller fut exclu en 1961, se dessine donc cette Allemagne communiste où sévissait la Stasi, depuis la construction de la RDA en 1949 jusqu'à la Chute du Mur de Berlin en 1989. Ce tableau historico-politique pose la question de la liberté de l'artiste et son degré de compromission dans de telles conditions. Heiner Müller, Berthold Brecht, Christa Wolf, mais aussi Pablo Neruda, Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir, ces grandes figures rappellent un contexte artistique aussi riche qu'oppressant, tout en relevant subtilement certaines divergences. C'est enfin Berlin, de ses ruines à l'actuelle métropole, cartographiée au travers de ses avenues aux noms évocateurs, entendue par ses sonorités urbaines et ses chansons de cabaret, qui se dresse, dans toute sa dimension fascinante. La musique de Stan Valette à la guitare électrique et aux machines, mais surtout la scénographie sobre (un tableau noir, quelques objets d'époque, une radio, un cendrier, un magnétophone, quelques robes...) suffisent à créer une atmosphère particulière.

Documentaire et poétique, riche et vivant, le théâtre de Françoise Lepoix s'ouvre vers de vastes horizons par le prisme de cette Autre qu'elle rencontre. Ce vibrant hommage rendu à Anna Seghers est autant une quête de soi qu'une invitation au voyage, réel et imaginaire, par la lecture et l'histoire, dans le passé et le présent... Une source d'émulation pour la curiosité de l'esprit.   

Représentation du 13 février à la Maison de la Poésie.
* A saluer, l'initiative de la Maison de la Poésie de programmer ce spectacle initialement prévu au théâtre Paris-Villette, fermé suite à la suppression des subventions de la ville de Paris.

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