18 janvier 2013

Mendelssohn : Felix et Fanny, un disque du quatuor Ébène


Intelligence musicale et audace figurent parmi les caractéristiques élogieuses que l'on assigne régulièrement au quatuor Ébène. Cet ensemble de quatre jeunes musiciens français, formé en 1999, affiche un charisme qui n'en finit pas de prendre de l'étoffe au fil de ses enregistrements et de ses apparitions en public, sur la scène internationale. Au programme de son cinquième disque intitulé Mendelssohn : Felix et Fanny (2013), deux quatuors de Felix Mendelssohn bien connus du répertoire, l'un œuvre de jeunesse et l'autre de la maturité, associés à une rareté en la présence d'un quatuor de sa sœur Fanny, compositrice éclipsée notamment par la notoriété de son génie de frère, mais dont le talent fut surtout empêché.

D'emblée, dès l'introduction du premier mouvement Adagio du Quatuor n° 2 op. 13 en La mineur (1827) de Felix Mendelssohn, le quatuor Ébène emporte la conviction tant par la plénitude sonore que par l'ampleur du phrasé déployé. La prise de son capte jusqu'à la respiration des musiciens, rendant encore plus sensible leur investissement comme leur assise. L'Allegro vivace qui s'ensuit est emmené par un 1er violon (rôle assuré, dans l'op. 13, par Gabriel Le Magadure) dont la sonorité lumineuse et le vibrato sensible insufflent une expressivité incandescente, que nourrissent les ferventes interventions des autres interprètes (Pierre Colombet au violon, Mathieu Herzog à l'alto, Raphaël Merlin au violoncelle). Générosité et pureté se dégagent en alternance de l'Adagio non lento. Pris dans un tempo modéré, l'Intermezzo voit son thème se doter de nonchalance qui aboutit, lors de sa reprise, à une pâmoison toute en langueur. Une frénésie, non dénuée de fébrilité ni d'apaisement, s'empare du Presto.

Ultime œuvre achevée, avant la disparition imminente de Mendelssohn à la fin de l'année 1847, le Quatuor n° 6 op. 80 en Fa mineur (1847) sonne comme un véritable requiem, un réceptacle où le compositeur déverse toute une palette d'émotions bouleversantes suscitées par la récente mort de sa sœur. Le sentiment d'effarement est saisissant dès les premières mesures de l'Allegro vivace assai, où les archets attaquent la corde avec mordant. La volupté y est sans cesse emportée par une farouche révolte. Un grain de son rugueux, presque revêche, exacerbe toute l'impétuosité et la douleur hagarde qui traversent l'Allegro assai. L'Adagio résonne comme une bienveillante prière à la mémoire de la dédicataire, telle une réminiscence de tendres sentiments. Ce moment d'apaisement contamine le finale Allegro molto, avant que l'amertume ne l'emporte dans une virtuose et époustouflante coda.

Si l'on connaît donc ce chef-d'œuvre qu'est cet op. 80, souvent joué, en tant qu'hommage du génial compositeur à sa sœur, plus rare est l'initiative de faire entendre l'œuvre de Fanny. D'ailleurs, le talent de cette enfant prodige fut littéralement sacrifié, de par la conviction du père : une femme ne saurait avoir l'ambition d'embrasser une carrière artistique puisque son seul accomplissement aurait résidé dans le mariage... Or son Quatuor en Mi bémol majeur se révèle être une œuvre d'envergure, et poignante de par sa beauté sombre, dans cette interprétation d'un quatuor qui a l'art de lever le voile sur toutes les richesses que recèle une partition. Notamment dans le premier mouvement Adagio ma non troppo, où la souplesse de leur jeu sert une ligne mélodique ample et d'une touchante nostalgie, de même que dans la Romanze, d'expressivité plus pathétique. L'Allegretto est d'un caractère délicatement mutin,  quant à l'Allegro molto vivace, il se transforme en véritable morceau de bravoure enrichi d'envolées pleines d'émoi.

C'est un quatuor Ébène toujours jubilatoire à écouter que l'on retrouve dans un vibrant hommage aux deux génies mendelssohniens. Une cohésion, un souffle, une densité de son de quatuor d'où émergent quatre personnalités sachant émailler le discours, d'une remarquable maîtrise formelle, de quelques discrètes et savoureuses fantaisies.

Sortie chez Virgin Classics le 21 janvier 2013. 

4 commentaires:

  1. C'est une très bonne idée de regrouper ces quatuors sur un seul CD. J'aime beaucoup l'opus 80. Ce cri de douleur (certains disent d'amour)pour sa sœur Fanny est vraiment très émouvant.
    Jusqu'à présent j'avais vu que des programmes entièrement consacrés à Fanny Hensel et j'ai toujours hésité à tendre l'oreille. Je suis impatient de voir si le coté féminin transparait dans l’œuvre (je parle en tant qu'auditeur lambda :-)).
    Merci pour ce coup de projecteur sur un quatuor, au fort joli nom, qui semble aimer aussi le jazz.

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    1. Je partage votre opinion, c'est un beau programme qui, dans cette interprétation, rend hommage au quatuor de Fanny au même titre que ceux de son frère. Je vous avoue que je ne pense guère qu'un côté féminin puisse transparaître dans l'oeuvre, car je doute qu'elle ait composé en se plaçant en tant que femme, mais plutôt en tant qu'artiste, ce qui, à mon avis, et d'autant plus en musique, dépasse les catégories de genre. Mais avez-vous pu vous faire une opinion depuis en écoutant ce disque ?
      J'ai eu grand plaisir à ce coup de projecteur sur ce quatuor, en effet, que j'apprécie tout particulièrement.

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  2. Je vois que vos deux derniers coups de projecteurs se sont soldés par un Diapason d'or.

    Ce disque est vraiment une réussite. En plus, c'est pas un coup de marketing comme souvent. L'œuvre de Fanny Mendelssohn soutient la comparaison avec les quatuors de son frère, en tout cas émotionnellement. On se lasse pas d'écouter l'Adagio et la Romance de ce Quatuor en Mi bémol majeur.

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  3. Le quatuor est à mon avis et à celui des Ebène d'une grande beauté. Je vous conseille vivement cette lecture où vous découvrirez que Fanny, véritable enfant prodige, était aussi douée que son frère, si ce n'est plus, de l'avis de beaucoup de ces contemporains tels que Goethe... Mais on considérait malheureusement à l'époque que le destin de la femme ne se jouait pas dans l'accomplissement artistique, d'où son talent littéralement sacrifié...

    http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=36589

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