05 janvier 2013

Les Suites pour violoncelle seul de Benjamin Britten, par Jean-Guihen Queyras


Quelle belle initiative, de la part du label Harmonia Mundi, que de rééditer, en ce début d’année 2013, le premier disque du violoncelliste français Jean-Guihen Queyras, consacré aux trois Suites pour violoncelle seul de Benjamin Britten (1913-1976) et sorti en 1998. Son interprétation de l’œuvre que le compositeur anglais dédia au grand violoncelliste russe Mstislav Rostropovitch se révèle être en effet une sérieuse référence dont on ne saurait s’être passé.

Si la filiation avec les suites de Jean-Sébastien Bach semble davantage spirituelle que musicale, les trois suites de Benjamin Britten (composées entre 1964 et 1971) s’inscrivent dans un langage propre au compositeur, celui de « tonalité élargie », et sont d’une envergure telle qu’elles s’imposent comme des pièces maîtresses du répertoire pour violoncelle seul du XXème siècle.

La Suite n° 1 op. 72 (1964) est structurée en trois parties, introduites par trois canti d’une profonde mélancolie. Méditation nostalgique évoluant vers un climat d’inquiétude, le Canto primo amène une Fuga à la douce espièglerie, et un Lamento tissant un long chant auquel le violoncelliste imprime, par sa scansion, de la ferveur. L’onirisme du Canto secondo fait place à une Serenata dont les pizzicati (quelle rondeur, quelle richesse de la résonance !) et les harmonies dotent d’un esprit flamenco, puis à une Marcia aux accents grotesques, de par les jeux de ricochets et de flautendo. Une sombre polyphonie étoffée de voluptueuses sonorités caractérise le Canto terzo, qui s’enchaîne sur un Bordone dont les motifs, tels des figurations de vols d'insectes, annoncent le Moto perpetuo e Canto quarto.

Ne devant sa parenté à l’œuvre de Bach que par sa construction formelle, la Suite n° 2 op. 80 (1967) instaure un climat d’inquiétante étrangeté, notamment dans le Declamato et l’Andante lento, au chant hiératique. La fuga, avec ses grands intervalles, bénéficie de la spontanéité du violoncelliste, qui clôt le cycle avec fougue et maîtrise dans la Ciaccona.  

Puisant son inspiration d’après des airs russes, la Suite n° 3 op. 87 (1971) se décline en neuf variations à l’expressivité profonde et évocatrice. L’Introduzione développe une longue et nostalgique cantilène. Alternant les motifs de violents staccatos et de légatos plaintifs, la Marcia se caractérise par un combat, une dichotomie interne qui se retrouve dans le Dialogo, par ses pizzicati arpégés et ses motifs swinguant. De même, dans la Passacaglia, par l’alternance de tessitures graves dont l’aspect sournois a maille à partir avec celles évanescentes des mediums. Les évocations printanières et champêtres de la Mornful Song  s’étiolent pour laisser place à un hymne à l’âpreté funèbre.

Jean-Guihen Queyras signait là une interprétation magistrale de ces Suites pour violoncelle seul de Benjamin Britten. Maturité musicale, liberté de l’inspiration, beauté des sonorités, variété des couleurs, suggestion d’imaginaires… musicien, autant que peintre et poète. 


Sortie le 4 janvier 2013 chez Harmonia Mundi.
Sophie Lespiaux @ Music Story. Cf. la biographie sur Music Story. 

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