28 décembre 2012

Sarah et le cri de la langouste de John Murrell, par la compagnie Bafduska Théâtre

© Philippe Rappeneau
Sarah et le cri de la langouste (1974) de John Murrell, ou Sarah Bernhardt (1844-1923) au crépuscule de sa vie. Sur la terrasse de son manoir de Penhoët, à Belle-Île-en-Mer, été 1922, le « monstre sacré », dixit Jean Cocteau, cherche à raviver ses souvenirs afin de dicter ses mémoires à Pitou. Son secrétaire l’aide en tentant de jouer les personnages qu’elle souhaite retrouver. Cette metteure en scène avant la lettre confie les rôles à son factotum, et ces conversations improvisées sont comme une réinterprétation de sa mémoire qu’elle considère comme une scène, maintenant ainsi l’ambiguïté entre le réel et la fiction.

Évoquant ses plus grands succès, Sarah rejoue Phèdre ou Marguerite Gautier, se souvient de son audacieuse incarnation d’Hamlet, à Londres, qui défraya la chronique. Pitou, plus récalcitrant à l’idée de se plier au principe du travestissement, s’essaie dans le rôle de sa mère Judith van Haard. Il rechigne, maladroit et grotesque, à endosser celui de la mère Sainte-Sophie qui l’éleva dans un couvent, avant de se prendre au jeu avec Mister Jarrett, l’impresario des grands tournées en Amérique. Digne, Sarah affronte avec froideur ses propres drames, en racontant la mort de son mari Jacques Damala, héroïnomane qui interpréta le rôle d’Armand, ou en contraignant Pitou à lire le rapport du médecin qui procéda à l’ablation de sa jambe.

Christian Brendel, metteur en scène qui s’empare de l’adaptation du texte de Georges Wilson, dirige Maria Naudin et Sylvain Savard, dans une production du Bafduska Théâtre représentée au théâtre du Vésinet. Se jouant d’un hiatus entre réalisme et symbolisme, la scénographie fait évoluer les protagonistes dans des costumes et décors d’époque (chaise longue en rotin, phonographe ressuscitant la belle voix de Mary Garden, d’élégants costumes et robes des années folles…), mis en abyme au sein d’un lieu à l’évidente théâtralité, où sont érigées de monumentales statues drapées. Un effet de transposition de la mégalomanie de l’actrice qui justifie d’en estomper l’ampleur chez le personnage. Métaphore filée de l’artiste, le soleil, auquel elle s’adresse, signifie un désir d’éternité que la Divine partage d’ailleurs avec Oscar Wilde, exprimé durant leur ultime rencontre. Ces deux figures, nostalgiques du XIXème siècle, formulent un vœu d’immortalité, exaucé l’un grâce à son œuvre, l’autre grâce à son légendaire charisme. Sarah Bernhardt, égérie qui n’en finit pas de faire couler de l’encre, inspire à John Murrell un personnage au tempérament excessif et colérique, que Maria Naudin semble choisir d’estomper. Non plus en proie à une hilarité contenue mais sincèrement touchée à l’évocation du mariage piteusement manqué de son secrétaire (Sylvain Savard toujours convaincant) ; réagissant non plus « durement » à l’écoute du rapport du médecin mais stoïque ; non plus « menaçante » lorsqu’elle lui intime de coucher sur le papier sa dernière réplique amère. Célèbre et fascinante pour ses colères, ses fureurs et ses scandales, Sarah se révèle plus intimiste et mélancolique. Évitant les écueils faciles du pathétisme et de la grandiloquence, avec quelques touches d’humour et de sensibilité, la compagnie Bafduska Théâtre rend au mythe toute sa dimension humaine.

Représentation du 18 décembre 2012 au théâtre du Vésinet

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