03 juillet 2012

Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder, mise en scène de Philippe Calvario, au théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet à Paris


Philippe Calvario livre une lecture de la pièce du cinéaste et dramaturge allemand Rainer Werner Fassbinder intitulée Les Larmes amères de Petra von Kant (1971), mise en scène au théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet à Paris, qui donne prise à une controverse quant à la limite qu’il convient de poser à la liberté que peut s’octroyer un metteur en scène dans son interprétation d’un texte.

Créatrice de mode et femme indépendante de 35 ans, Petra von Kant rencontre Karin Thimm, jeune femme de 23 ans qui cherche sa place sur terre. Attendrie par l’histoire de cette orpheline, fille d’un père qui s’est donné la mort après avoir tué sa mère, autant que fascinée par sa beauté, Petra s’en éprend follement, et la prend sous son aile pour en faire un mannequin. Fassbinder, s’inspirant du mythe de Pygmalion et Galatée, dépeint l’effondrement d’une tentative de construction d’une égérie. L’aveuglement de Petra qui aspire à la beauté et se crée un rêve d’amour, qui désire façonner l’existence de l’autre autant qu’inventer sa propre forme de relation amoureuse qui rejetterait tout modèle, la voue à l’échec et à vivre une descente aux enfers. Pleine de ressentiment face à l’ingratitude de Karin, ambitieuse non dénuée d’hypocrisie, d’effronterie comme de désespoir, Petra sombre dans l’alcoolisme, reniant ses principes et son idéal de liberté alors qu’elle est la proie d’une souffrance intolérable suscitée par la passion. Si cette figure de dominatrice se retrouve acculée à la soumission et à l’attente absurde, cette héroïne de la sentimentalité se relève pourtant de la déchéance lorsqu’elle comprend son erreur, et renonce à vouloir posséder l’autre pour aimer véritablement (« Il faut apprendre à aimer sans rien exiger »).

Calvario multiplie donc les entorses faites à l’œuvre de Fassbinder. Quand le réalisateur allemand, dans sa propre version cinématographique, privilégiait la lenteur (un film de 2 h), le metteur en scène français insuffle un rythme effréné à la pièce (donnée en 1 h 35) à grands renforts de tubes des années 1990 ("Lullaby" de The Cure, "Never Met A Girl Like You Before" d’Edwyn Collins). Exubérante, caractérielle dès les premiers instants, Petra apparaît risible lors de la rencontre, endossant les manières stéréotypées d’un travesti, affublée d’une perruque blonde platine et d’une robe à paillettes. Toute la profondeur du personnage, sublime par sa distinction et sa finesse psychologique, vole en éclat lors de cette représentation d’un coup de foudre insipide et superficiel, ressenti dès le premier regard. S’éloignant radicalement de la version de l’auteur, Calvario reprend néanmoins le principe de représentation picturale suggestive en arrière-plan, remplaçant le Midas et Bacchus de Poussin par Les Deux Jeunes filles (couple d’amantes) (1914) d’Egon Schiele, clamant pourtant, et à juste titre, que l’amour saphique ne soit pas le sujet. Soit. Mais que penser de l’entorse au huis clos constitué autour de six personnages, exclusivement féminins ? Obsédé par la brutalité et la cruauté des rapports humains, Calvario se permet d’ajouter un personnage masculin que Petra jette de son lit au levé de rideau, aguiche et rabroue dédaigneusement, en total contresens avec sa tirade sur le dégoût des hommes qui s’est installé insidieusement lors d’un précédent mariage. Alors qu’elle aspirait là encore à « de belles choses », elle raconte sa désillusion face à « la bêtise de l’homme », à la violence et à la mésestime du plaisir de la femme, ou la terrible honte qu’elle a pu ressentir, incompatible avec l’utilisation capricieuse d’un homme comme d’un jouet. De même Marlène (Carole Massana), factotum de Petra éminemment énigmatique d’autant plus qu’elle observe tout et ne dit mot, se met, sous la direction d’un metteur en scène qui croit bon d’expliciter sa soumission et sa fascination envers Petra en exhibant ses sentiments d’amour, à entamer une danse érotique frénétique et grotesque entre deux changements de tableaux. Douterait-il de la capacité suggestive de l’œuvre comme de la faculté de compréhension du spectateur, préférant l’outrance au vertige de l’étrangeté, forçant grossièrement le trait pour tout dénaturer ? Karin, interprétée par Jule Harnois, est vulgaire. Petra, incarnée par Maruschka Detmers, se démène hystériquement pour défendre ce grand rôle, pourtant douée de potentialités de jeu qui se déploient jusque dans la figuration subtile des symptômes alcooliques lors de la crise bouleversante de l’acte IV. Un talent que Calvario gâche plus qu'il n'exploite par ses partis pris qui laissent dubitatifs, jusque dans le traitement burlesque de détails tels que le cadeau de Sidonie (Joséphine Fresson) ou le gâteau que Petra dévore goulûment, et dignes d'un épisode d'"Absolutely Fabulous". C'est la musique encore qui vient palier au rire face au spectacle de l'avilissement de l'héroïne déchue, et susciter l'émotion pathétique avec le "What Power art thou" de Purcell, repris par Klaus Nomi. Néanmoins, ce délire d'un metteur en scène qui s'éclate à cumuler les effets pour construire un univers de débauche inspiré du monde de la nuit, génère un spectacle fort, mais quand la liberté d'interprétation confine à de l'excessive et mauvaise caricature, c'est être intolérablement irrespectueux de la pensée de l'auteur.  

Représentation du 9 juin 2012 au théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet.

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