25 janvier 2012

Salle d’attente de Krystian Lupa, d’après Lars Norén, à La Colline à Paris


Véritable tableau de la débauche contemporaine, Salle d’attente, sous la direction du metteur en scène Krystian Lupa, métamorphose le plateau du théâtre de La Colline en un lieu de dépravation aux allures de squat situé en périphérie urbaine. Là ont chuté de jeunes marginaux qui se côtoient, déambulent, errent et végètent, dans les limbes d’un univers glauque où toute temporalité semble se suspendre. Toxicomanes, junkies, alcooliques, SDF, schizophrènes, prostituées… l’écriture relève la gageure d’élaborer une composition dramatique autour de figures qui posent un problème crucial de langage. Aucune intrigue n’étant d’autre part concevable, les textes, issus de la pièce de Lars Norén intitulée Catégolrie 3.1, reproduisent avec justesse les soliloques et les propos incohérents prononcés par des êtres apathiques. Des ébauches de conversations qui avortent et d’obscurs discours révèlent ainsi que la rupture de communication, liée à l’incapacité de s’exprimer et d’écouter, génère une violence verbale et physique. Pour le public, toute tentative de compréhension achoppe bien souvent en se heurtant à d’énigmatiques délires où les injures fusent en tous sens. Il faut se raccrocher à de piquantes réparties, à de rares éclairs de lucidité et réflexions plus profondes que certains tiennent, tel Heiner, citant Dostoïevski, qui soulève le problème de la responsabilité. Les prophéties d’illuminés laissent, elles,  littéralement perplexes. Mais en définitive, c’est l’atmosphère qui se dégage de ces bas-fonds dantesques, habités par des personnages fascinants et dont la présence fait sens par la simple manière d’être-là, qui convie à s’abandonner à une expérience théâtrale déroutante, jouant sur l’intuition et la durée de la représentation.

Fruit d’un éprouvant travail sur l'improvisation, la performance des jeunes comédiens, sélectionnés à leur sortie du conservatoire, est confondante de vérité tant ils semblent s’être identifiés à leur double. Ce spectacle apparaît être ainsi le matériau d’une complexe et exigeante recherche qui se donne notamment à voir dans la répétition avec modulations d’une même scène, ou dans les vidéos qui lèvent le voile sur le processus de constitution des personnages. Traitée en thème et variations, la représentation des scènes de shoots est effroyable tandis que beuveries et tournage de film porno, où les corps nus se vautrent sur des matelas éventrés, confinent à une outrancière et ennuyeuse vulgarité. Au regard des plaintes de personnages qui voudraient s’en sortir, du désespoir de ceux qui ont sombré, faute d’avoir pu faire face (le directeur), ou échoué par leur désolante médiocrité (l’acteur), le cynisme, l’insanité de l’autodestruction et de l’avilissement, provoquent un intransigeant jugement.  

Quand l’esthétique de Baudelaire poétisait la débauche en cherchant à extraire la Beauté du Mal, l’esthétique du théâtre de Lupa, ni idéologique ni moral, basé sur la monstration d’un symptôme de dégénérescence d’une société, génère un réalisme nouveau qui en reproduit toute la laideur. Seule Anna, qui fuit la menace parentale d’un internement de force en hôpital psychiatrique, s’en prémunit, sauvée par sa poésie et son angélisme. A l’image du saisissant tableau final où les quinze zombies viennent s’asseoir à l’avant-scène, dont le regard hagard exprime une triste et pitoyable solitude, trahit un renoncement auquel contraint une conscience léthargique, cette Salle d’attente confronte le public à une consternante réalité dont ne ressort guère qu’un nihilisme désespérant.

Représentation du 13 janvier 2012.

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